LE MEDIA FEMINISTE PIONNIER QUI DOCUMENTE CE QUE L’AGE FAIT AUX FEMMES
Crédit photo : ©Frédéric Reglain

Historienne, journaliste et consultante internationale engagée dans la prévention des violences sexistes, Natacha Henry a participé au deuxième volet du projet européen MARVOW sur les violences faites aux femmes âgées. Un impensé collectif, longtemps passé sous silence, qui reste l’un des grands angles morts des politiques publiques.

Qui s’intéresse aux féminicides lorsque les victimes sont des femmes âgées ? Trop souvent, ces meurtres sont racontés comme des gestes compassionnels face à la maladie ou à la souffrance de l’épouse. Une lecture qui brouille la réalité de la violence, plus encore lorsque le mari est présenté comme son aidant, alerte Natacha Henry. Cette invisibilisation est d’autant plus préoccupante que les femmes de 70 ans et plus figurent parmi les catégories d’âge les plus exposées aux féminicides. Cet angle mort se trouve encore accentué par le manque de données disponibles au-delà de 74 ans, quel que soit le sujet étudié. L’essayiste se souvient d’un formulaire qu’elle remplissait après avoir assisté à une conférence et de sa surprise devant les classes d’âge proposées : « de 18 à 25 ans, puis 25 à 40 ans, puis 50 ans et plus ». Comme si cette dernière catégorie formait une cohorte sans fin, un bloc uniforme censé englober à lui seul toutes les femmes vieillissantes.

À l’échelle européenne, les chiffres démographiques sont sans appel : 30 % des femmes ont plus de 60 ans. Une réalité qui éclaire aussi l’urgence du projet MARVOW, pensé pour mieux documenter et lutter contre les violences subies par ces femmes longtemps restées hors champ. À l’origine du projet en Autriche, les maisons d’accueil pour femmes victimes de violences ont en effet constaté que, parmi les personnes qu’elles recevaient, les femmes âgées étaient de plus en plus nombreuses. Définir le seuil de la vieillesse à 60 ans peut prêter à discussion, mais ce choix s’explique par la prise en compte de l’âge de la retraite. En France, toutefois, cette bascule se situerait peut-être autour de 75 ans, souligne Natacha Henry, ou lorsque la fragilité liée à l’âge modifie les conditions de vie.

Ces violences ne présentent pas de spécificité en elles-mêmes, mais elles prospèrent sur un terreau de vulnérabilités physiques, sociales et culturelles qui compliquent leur repérage. « Les hommes violents vont profiter de certaines faiblesses pour exercer leur sadisme : poser la télécommande loin de la femme qui ne peut se lever seule, donner trop de médicaments, ou pas assez, refuser un aménagement de la douche, un nouvel appareillage… » Parmi les facteurs en jeu, la consultante met aussi en avant la précarité économique. « Beaucoup de femmes de cette génération perçoivent de faibles retraites, car à l’époque où elles travaillaient comme collaboratrices de leur mari, elles n’étaient pas déclarées comme telles. » Cette dépendance réduit considérablement les marges de départ lorsqu’un conjoint exerce des violences. « Demander à une victime de prendre un appartement avec une amie et de couper les liens avec son agresseur ne correspond pas à la réalité de ce qu’elles vivent. ». L’éviction du conjoint reste souvent inapplicable, y compris lorsque ces femmes sont propriétaires de leur logement. Natacha Henry souligne aussi l’insuffisance des solutions adaptées. « On manque de structures, de lieux d’accueil pour les accueillir sur le modèle des Babayagas de Montreuil. »

Un besoin de maillages à l’échelon local

La maltraitance psychologique fragilise encore la possibilité de porter plainte. Selon le rapport MARVOW, seules 14 % des femmes ayant subi des violences ont signalé à la police l’incident le plus grave. L’éloignement géographique, l’isolement familial, l’absence d’accès à internet ou encore le manque de relais contribuent à entretenir l’impunité des auteurs. « Les femmes en milieu rural ne vont pas porter plainte à la gendarmerie », constate Natacha Henry qui rappelle aussi « quon n’écoute pas les femmes âgées, elles ne sont pas prises au sérieux. ». Elle souligne également la place des aides à domicile et des femmes de ménage, qui pourraient constituer des points de contact précieux face à ces situations. Un simple « comment ça va ? » pourrait amorcer l’échange, comme le suggère MARVOW. Encore faudrait-il que ces professionnelles de première ligne soient formées au repérage des violences, et connaissent les relais locaux.

Le lendemain du procès Pélicot, les écoutantes du 3919 ont reçu un grand nombre d’appels de femmes âgées qui s’étaient reconnues dans son histoire

Parmi les pistes qu’elle esquisse, Natacha Henry imagine aussi d’autres points d’appui de proximité capables de jouer un rôle décisif. Dans les villages, la mairie peut en faire partie, même si cet espace reste parfois délicat dans des communes où tout le monde se connaît. Des lieux du quotidien, comme une bibliothèque ou un cours de sport, pourraient aussi devenir des espaces de vigilance. À condition que les personnes qui y travaillent puissent ensuite orienter vers le service social, un psychologue ou des professionnels en mesure d’assurer la suite. Un « travail de fourmis », reconnaît-elle, qui pourrait sembler décourageant. Après trente ans passés à travailler sur les violences faites aux femmes, Natacha Henry observe toutefois que l’opinion publique ne peut plus ignorer le sujet. Elle mesure aussi le chemin qu’il reste à parcourir. « Ce n’est pas pour ça qu’il y aura des enquêtes nationales demain. ». L’historienne repère néanmoins des initiatives à l’échelon local, portées notamment par l’Observatoire départemental de Loire-Atlantique, la Nouvelle-Aquitaine et le Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles (CIDFF) de Paris.

Après trente ans passés à travailler sur les violences faites aux femmes, une part de cette cruauté lui échappe encore. Pour tenir, Natacha Henry s’est tournée vers la littérature jeunesse. Elle écrit des romans féministes et va en parler dans les classes, auprès des collégien·nes et des lycéen·nes. Son espoir se niche dans leurs lectures et dans les discussions qu’elles ouvrent. En choisissant aussi des personnages masculins positifs, elle espère renforcer chez les jeunes une autre vision des rapports entre les femmes et les hommes. « J’espère qu’il y en aura un, deux ou trois pour qui cela comptera vraiment. »


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Sophie Dancourt

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