Dans son nouveau spectacle Testosterone, l’humoriste, podcasteuse et autrice Hélène Vézier, alias Madame Meuf, puise dans son expérience du cancer une matière comique et politique. Le corps des femmes, la ménopause, la patiente acceptable et la résilience obligatoire entrent dans une langue drôle, crue et férocement lucide.
Le cancer arrive au moment où sa trajectoire artistique prend de l’élan. À 45 ans, Hélène Vézier a déjà quitté la politique pour la scène. Son livre vient de paraître, un nouveau spectacle se dessine, sa quarantaine lui plaît. « Je commence à travailler mon nouveau spectacle et bam, on arrête tout, on reporte tout, opération, chimio. » Deux ans plus tôt, elle a présenté à Avignon Madame Meuf dit femmes. Elle en garde quelques blagues, mais casse « toute la structure et tout le sens ». Le titre Testosterone arrive pendant l’écriture. Le cancer, lui, entre dans la matière du spectacle avec l’hôpital, les médecins, les commentaires culpabilisants, la pensée positive et tout ce qui lui « attaque la gueule ». « La baston avec l’hôpital public, la relation complètement déconnectée, froide, distante des médecins, tout ça a été là-dedans. ».
Cette matière raconte aussi un corps directement atteint par les traitements, qui lui imposent une ménopause brutale.. « L’hormonothérapie ne veut pas dire qu’on te donne des hormones, ça veut dire qu’on te squeeze des hormones. » Bouffées de chaleur, douleurs articulaires, symptômes mêlés au post-cancer, Madame Meuf qualifie sa ménopause de « bien vénère ». À ce corps bousculé s’ajoutent les mots que l’on plaque sur la maladie. La battante, la résiliente, la malade inspirante. « Toutes les personnes malades ou toutes les personnes qui décèdent, de toute façon, la phrase dédiée, ce sera “elle s’est bien battue”. » Derrière ces formules, claquent les injonctions à tenir, à rassurer, à rester présentable.
À cette rhétorique du courage, elle oppose l’autodérision. Quand une journaliste lui demande, pendant son cancer, si elle se bat, elle répond par l’absurde. « Si on attend de moi que je me batte contre le cancer, alors que j’ai fait Sciences Po Toulouse, on sera emmerdé, parce que je sais faire des plans en deux parties. » Même le droit d’aller mal se trouve vite contraint. « On m’a dit tout le temps “tu as le droit d’aller mal”, mais pas trop trop. » Même entourée, Hélène Vézier se sent prise au piège. « J’avais l’impression d’être enfermée dans un cube transparent, où je me cognais de tous côtés, entre l’angoisse, la tristesse de regarder les autres faire et puis toi, tu es empêchée. »
À l’hôpital aussi, Madame Meuf refuse le rôle de la patiente docile. Elle annonce la couleur aux médecins. « Je suis hyper speed, je suis hyper anxieuse, je suis très nerveuse, et je suis en plus un bulldozer de paroles. Je vais balancer des gros mots dans tous les sens, c’est ma manière d’appréhender le truc. » Une réaction hors des clous. « La colère, ce n’est jamais bien pour les femmes. C’est comme la bonne victime, la bonne patiente. » La maladie met au jour une même logique de pouvoir. Dans l’hôpital comme en politique, la même architecture verticale se dessine. « Les sachants, les exécutants, les exécutés, c’est la pyramide, c’est Jésus, les apôtres et la plèbe. » synthétise l’humoriste. Le vocabulaire de la “femme puissante” ne renverse pas cette pyramide. Il installe les femmes dans une reconnaissance symbolique, sans modifier les places réelles. « Moi, je veux des femmes au pouvoir. Femme puissante, c’est du vernis. » s’agace-t-elle.
Contre cet enrobage, elle assume une langue bicéphale, moitié Sciences Po, moitié humour potache. Cette dualité affleure jusque dans son nom de scène. « Dans Madame, il y a le côté sérieux, j’ai des trucs à dire. Et dans Meuf, il y a le langage fleuri », décode-t-elle. Dans Testosterone, le cancer, la ménopause, l’hôpital et la colère empruntent ce registre-là. Sérieuse sur le fond, indocile dans la forme. Dans cette matière très chargée, le rôle du metteur en scène, Papy, devient essentiel. L’autrice du roman Très, très feutré arrive avec beaucoup de texte, de références, de colère, de « pâté », résume-t-elle. Avec lui, elle coupe, resserre, cherche la forme juste. Le travail repose sur une complicité de ton. « On a une connerie assez commune, ça c’est quand même fondamental », explique-t-elle. Quand Madame Meuf reprend la scène, elle se rappelle, « je sais faire » ! Une sacrée bonne nouvelle pour sa santé, car glisse-t-elle « franchement, j’aurais continué à faire des amendements et des tableaux Excel, je serais encore en arrêt maladie. »
Le vieillissement entre alors dans la conversation. Madame Meuf ne cherche pas à se convaincre que le temps embellit tout. Elle dit avoir été « mieux à 17 ans » physiquement, mais « teubée » intellectuellement, trop sûre d’elle pour être vraiment curieuse. La maturation lui va bien, malgré les bajoues qui « bajoutent », « la peau qui tombe d’un étage tous les six mois ». Son fils lui parle de ses 47 ans qui approchent. Cette fois, l’âge lui fait plaisir. « Avec l’année de merde que j’ai passée ! »


Ajouter un commentaire