LE MEDIA FEMINISTE PIONNIER QUI DOCUMENTE CE QUE L’AGE FAIT AUX FEMMES

Projeté dans sa version restaurée au Festival du cinéma américain de Deauville 2026, Not a Pretty Picture revient sur le viol subi par Martha Coolidge lorsqu’elle avait 16 ans. Cinquante ans plus tard, son premier film frappe moins par son âge que par la modernité des questions qu’il pose sur le consentement, la culpabilité et la représentation des violences sexuelles.

Il y a des films que leur restauration ramène à leur époque. Not a Pretty Picture produit l’effet inverse. Projeté le 12 septembre au Festival du cinéma américain de Deauville, dans la section « Premières », le premier long métrage de Martha Coolidge date de 1976. Pourtant, les conversations qu’il donne à entendre pourraient presque avoir lieu aujourd’hui. Sur le consentement. Sur la culpabilité des victimes. Sur les justifications masculines. Et sur la manière même de montrer un viol à l’écran.

Martha Coolidge part de sa propre histoire. À 16 ans, en 1962, elle est violée par un autre étudiant. Plus d’une décennie plus tard, devenue documentariste, elle décide de reconstituer les faits devant une caméra. Mais Not a Pretty Picture n’est ni tout à fait une fiction ni tout à fait un documentaire. Michele Manenti interprète Martha adolescente. Jim Carrington joue son agresseur. Entre les scènes reconstituées, Coolidge filme les répétitions, les discussions avec les comédiens, leurs hésitations et leurs réactions face à ce qu’ils sont en train de rejouer.

Ce dispositif ne relève pas d’un effet de mise en scène trouvé au montage. Il constitue le projet même du film. Dans un entretien accordé à Filmmaker Magazine en 2022, Martha Coolidge raconte que l’idée naît après la projection de …No Lies, court métrage de Mitchell Block dans lequel une jeune femme raconte un viol à un cameraman. Elle y voit plusieurs formes d’exploitation, celle du personnage, celle de l’actrice et celle du spectateur happé par le récit. Sa réaction tient en quelques mots : « je pensais pouvoir faire mieux ». Elle choisit donc de rendre visible la fabrication des images, ce que la fiction efface généralement. La réalisatrice apparaît à l’écran. Elle parle avec ses acteurs. Elle les laisse confronter leurs expériences et leurs représentations de la sexualité. Le spectateur ne peut jamais oublier qu’il regarde une reconstitution.

Derrière la reconstitution, les mécanismes du viol

La caméra continue de tourner lorsque les acteurs quittent leurs personnages. Michele Manenti, qui joue Martha, a elle-même subi un viol, une expérience que Martha Coolidge recherchait chez son interprète et qui nourrit directement le film. Plus troublantes encore sont les conversations avec Jim Carrington, l’acteur qui interprète l’agresseur. Il tente de comprendre son personnage et formule devant la caméra des raisonnements qui, cinquante ans plus tard, relèvent clairement de ce que l’on nomme la culture du viol. Le film souligne les raisonnements qui peuvent permettre de minimiser, de justifier ou de reporter la responsabilité de cette violence sur celle qui l’a subie.

Le mot « consentement » n’occupe pas encore dans l’espace public la place qu’il prendra des décennies plus tard. Pourtant, tout est déjà là. La peur, l’intimidation. l’impossibilité de faire entendre un refus. La manière dont l’entourage notamment féminin interprète ensuite les faits. les rumeurs et la culpabilité.

Un engagement féministe

Not a Pretty Picture ouvre une carrière qui conduira Martha Coolidge bien au-delà du cinéma documentaire. Elle réalise notamment Valley Girl en 1983, avec Nicolas Cage, puis Rambling Rose en 1991, qui vaut à Laura Dern et Diane Ladd des nominations aux Oscars. Elle travaille également beaucoup pour la télévision et signe en 1999 Introducing Dorothy Dandridge, avec Halle Berry. En 2002, elle devient surtout la première femme élue présidente de la Directors Guild of America, après plusieurs années d’engagement au sein de l’organisation sur les conditions de travail et la place des réalisatrices. Une trajectoire qui donne une autre dimension à ce premier film : les rapports de pouvoir que Coolidge interroge devant sa caméra en 1976 resteront au cœur d’une partie de son parcours professionnel.

Cinquante ans plus tard, Not a Pretty Picture revient donc à Deauville dans une version restaurée. L’Academy Film Archive et The Film Foundation ont restauré le film en 4K à partir des éléments 16 mm conservés par la réalisatrice. Cette restauration a permis de remettre en circulation un film longtemps difficile à voir. Sa redécouverte française ne s’arrête pas au festival. Une nouvelle projection est annoncée le 13 octobre au mk2 Bibliothèque dans le cadre de la programmation du Centre Pompidou, avant une sortie française en salles prévue en 2027.

Sophie Dancourt

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