Gloria Steinem est morte mercredi 2 septembre à son domicile de New York, à l’âge de 92 ans. Journaliste, militante et cofondatrice de Ms. Magazine, elle a consacré plus de cinquante ans à faire des expériences vécues par les femmes des sujets politiques à part entière.
Gloria Steinem n’a ni inventé le féminisme américain ni porté seule sa « deuxième vague ». Mais elle a joué un rôle déterminant dans sa diffusion auprès du grand public. Sa mort, annoncée jeudi 3 septembre, referme plus d’un demi-siècle d’engagement durant lequel elle a utilisé le journalisme, les organisations militantes et la prise de parole publique pour défendre notamment l’égalité professionnelle, les droits reproductifs et la représentation politique des femmes. Elle est morte « paisiblement » chez elle à New York, entourée de proches, selon le communiqué publié sur son compte officiel.
Son apport tient d’abord à une idée devenue familière depuis, mais encore profondément subversive dans l’Amérique des années 1960 et 1970 : ce qui arrive aux femmes dans leur vie quotidienne n’est pas seulement une affaire privée. Leur salaire, leur sexualité, l’avortement, la répartition des tâches, les discriminations professionnelles ou la manière dont leur corps est regardé relèvent aussi des rapports de pouvoir.
La journaliste connaît elle-même les limites imposées aux femmes dans les rédactions. Au début de sa carrière, les journalistes femmes restent largement cantonnées aux pages consacrées à la mode ou à la vie domestique. Lorsqu’elle propose des sujets politiques au New York Times Sunday Magazine, un responsable lui répond qu’il ne la voit tout simplement pas dans ce registre.
En 1963, elle se fait embaucher clandestinement comme « Bunny » dans un Playboy Club de New York et raconte les conditions de travail des employées dans une enquête publiée par Show. Le reportage la rend célèbre mais produit un effet paradoxal : après avoir documenté le sexisme subi par ces femmes, elle peine elle-même à être considérée comme une journaliste sérieuse.
Ms. Magazine, un média qui parle autrement aux femmes
Quelques années plus tard, elle choisit donc aussi de créer ses propres espaces. Avec d’autres journalistes et militantes, elle participe à la naissance de Ms. Magazine. Son numéro pilote paraît à la fin de 1971 dans New York Magazine, avant le lancement du magazine comme publication indépendante en 1972.
Ce nouveau titre rompt avec le modèle dominant de la presse féminine. Il ne s’agit plus seulement de parler aux femmes de vêtements, de couple ou de maison, mais de les considérer comme des citoyennes et des sujets politiques. Le premier numéro aborde notamment l’éducation non sexiste, le mariage et l’avortement. Un texte intitulé We Have Had Abortions rassemble les noms de plus de 50 femmes connues qui déclarent publiquement avoir avorté, alors que l’arrêt Roe v. Wade qui reconnaîtra un droit constitutionnel à l’avortement n’est pas encore rendu.
Cette visibilité constitue une part essentielle de l’héritage de Steinem. Donner un nom à des expériences communes permet aussi de les sortir de l’isolement. Le magazine devient l’un des lieux où des situations vécues individuellement peuvent être identifiées comme des inégalités collectives. « Un mouvement est une contagion de vérité : enfin, nous savons que nous ne sommes pas seules », écrira-t-elle des décennies plus tard en racontant les centaines de lettres reçues par Ms. après son lancement.
Cette prise de conscience passe également par sa propre histoire. À 22 ans, la militante avorte clandestinement à Londres. Elle en parle publiquement en 1969, lors d’une réunion organisée à New York pour demander la légalisation de l’avortement. Elle dira que cette rencontre avec les récits d’autres femmes a profondément modifié son engagement. « La question n’est pas d’être pour ou contre l’avortement. La question est de savoir qui prend la décision : une femme et son médecin, ou le gouvernement », déclarait-elle en 2017.
Transformer la visibilité en pouvoir politique
Mais son influence ne se limite pas aux médias. l’activiste féministe participe à la création de plusieurs organisations destinées à transformer cette visibilité en pouvoir politique. Elle contribue notamment au National Women’s Political Caucus, créé pour favoriser la présence des femmes dans les fonctions électives, puis, plusieurs décennies plus tard, au Women’s Media Center avec Jane Fonda et Robin Morgan, afin d’accroître la présence et l’influence des femmes dans les médias. Elle milite également pour l’Equal Rights Amendment et pendant des décennies pour le droit à l’avortement.
Son rôle a parfois été résumé à celui de visage médiatique du féminisme américain, au risque d’effacer un mouvement beaucoup plus vaste et plus divers. Gloria Steinem travaille et prend notamment la parole aux côtés de la militante noire Dorothy Pitman Hughes dès le début des années 1970. Le mouvement auquel elle appartient est porté simultanément par des centaines de militantes, intellectuelles et organisations, avec des désaccords profonds sur la race, la classe sociale, la sexualité ou les stratégies politiques. « Les femmes sont peut-être le seul groupe qui devient plus radical avec l’âge », affirmait-elle dès 1983.
Ce que Steinem apporte de spécifique réside peut-être précisément dans sa capacité à faire circuler les idées féministes entre ces espaces, des groupes militants aux médias, des expériences personnelles au débat politique, puis du débat public à la création d’organisations capables de durer. Cette logique reste au cœur de son travail jusqu’à un âge avancé. À 91 ans, quelques mois avant sa mort, l’autrice publie encore avec la militante libérienne et prix Nobel de la paix Leymah Gbowee Rise, Girl, Rise, un livre destiné aux jeunes générations et consacré à l’engagement collectif. « Tout le monde connaît Gloria, quel que soit le continent d’où l’on vient », confiait alors Gbowee à l’Associated Press.
Plus de cinquante ans après la naissance de Ms., une grande partie des combats auxquels Gloria Steinem a contribué reste ouverte. Aux États-Unis, le droit fédéral à l’avortement garanti par Roe v. Wade a disparu en 2022. Les inégalités professionnelles et politiques persistent. Mais une transformation à laquelle elle a largement participé demeure, les expériences des femmes ont acquis une légitimité politique et journalistique qu’elles n’avaient pas lorsque Steinem a commencé sa carrière.



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