LE MEDIA FEMINISTE PIONNIER QUI DOCUMENTE CE QUE L’AGE FAIT AUX FEMMES
Crédit photo : © Peter Nahum at The Leicester Galleries, London / Bridgeman Images

À Nantes, une exposition retrace l’une des plus vastes persécutions de l’histoire en mettant en avant les ressorts historiques et l’évolution des regards artistiques sur les femmes accusées de sorcellerie.

Avant de rentrer dans la pop culture avec des figures sympathiques comme Samantha dans la série « Ma sorcière bien-aimée » ou Hermione Granger dans « Harry Potter », la sorcière s’est traînée une terrible réputation au cours des siècles. Aujourd’hui, de nombreuses femmes ont retourné le stigmate en revendication féministe, avec moult badges et autocollants, mais les ancêtres ont craint pendant plusieurs siècles précédents d’être considérées comme des sorcières.

L’autrice féministe Mona Chollet avait analysé le phénomène et ses retombées contemporaines dans son célèbre essai « Sorcières : la puissance invaincue des femmes » (La Découverte, 2018). Cette année, le musée d’Histoire de Nantes y consacre une exposition qui revient jusqu’au 28 juin sur quatre siècles de persécutions en Europe, ayant fait périr jusqu’à 90 000 victimes – dont les trois-quarts étaient des femmes – selon les estimations les plus pessimistes. L’idée : dévoiler la « réalité historique qui se cache derrière cet imaginaire que nous connaissons tous », explique la commissaire Krystel Gualdé, directrice scientifique du musée d’Histoire de Nantes.

Racines antiques

L’exposition remonte à l’Antiquité pour explorer les racines du phénomène, bien avant l’apparition même du mot « sorcier » ou « sorcière » au 12e siècle. Déjà, les philosophes comme Platon et Aristote considèrent les femmes comme des hommes inachevés. Une « faiblesse » définit par des hommes qui portera atteinte aux femmes tout au long des siècles suivants… Une amphore représentant Médée égorgeant ses enfants rappelle que les sorcières ont pu être aussi soupçonnées d’infanticides.

Pourtant, à l’époque, des magiciennes – autant craintes que vénérées – font aussi partie de la société et sont reconnues pour leurs pouvoirs multiples : celui de composer des philtres, de prédire l’avenir, de soigner, de jeter ou guérir d’une malédiction… La magie, le mysticisme, la protection contre le mauvais sort font partie du quotidien, alors que l’absence de sciences capables d’expliquer certains phénomènes manque cruellement.

Spécificité féminine

À partir du 11e siècle, pour asseoir son pouvoir dans la société, l’Église catholique combat de manière véhémente toutes les pratiques et croyances qu’elle associe au paganisme. Elle s’attaque alors aux magiciennes et aux sorcières, devenues responsables de tous les maux inexplicables : épidémies, famines, meurtres, vols, décès… Des juridictions dédiées à la lutte contre l’hérésie et à la sorcellerie apparaissent. En particulier à partir de la publication en 1487 du « Malleus Maleficarum », dont un exemplaire est exposé, qui donne un cadre aux crimes de sorcellerie et les associe à une spécificité féminine.

Jusqu’au 15e siècle, la féminisation du crime de sorcellerie n’est pas encore complètement partagée, comme le démontrent des images représentant des hommes initiés. Pourtant, de premières représentations d’Ève, chassée du paradis avec Adam, montrent le poids de la religion chrétienne dans les liens entre ce qui est considéré comme le péché originel et la première femme de l’humanité. Les femmes deviennent davantage associées aux forces obscures et à la figure du Diable, en particulier lorsqu’elles sortent des normes. Et il suffit parfois simplement d’une dénonciation d’un voisin pour qu’une accusation fonde sur elles…

Discriminations associées

L’art s’empare de cette panique morale. Cela passe par des miniatures dans des parchemins ou des livres de théologie. Où des femmes apparaissent surmontant divers animaux ou avec un balai entre les jambes. Les représentations de scènes de « sabbat » – cérémonies qui détourneraient les sacrements de l’Église – deviennent de plus en plus nombreuses. Le terme est dérivé du « shabbat » des personnes juives, elles aussi régulièrement persécutées. L’exposition rappelle ainsi à quel point les personnes minorisées et discriminées sont souvent assimilées dans les esprits obtus.

Pour les artistes de l’époque, s’emparer du sujet est un moyen de s’émanciper des représentations religieuses, les seules véritablement admises, nous apprend l’exposition. Elle permet de découvrir des gravures d’Albrecht Dürer et de Hans Baldung Grien . Ainsi qu’une quantité de peintures sorties des collections de différents musées, qui dépeignent des scènes de réunions démoniaques, de personnages effrayants, de monstres surréalistes à la manière de Jérôme Bosch.

Lutte contre la persécution et réinvention de la figure

Les violences dont sont victimes les femmes accusées de sorcellerie ont presque toujours été dénoncées, mais pas toujours été entendues. Comme d’autres violences faites aux femmes. Certaines voix se sont élevées plus fort que d’autres, comme celle de Christine de Pisan, philosophe et poétesse du 15e siècle, à la pensée féministe. Les aveux obtenus sous torture, faisant foi pour les procès, finissent par être combattus, notamment par le Parlement de Paris, première juridiction qui prend des sanctions contre les juges qui condamnent sans preuve établie. Au fur et à mesure, les élites prennent de la distance vis-à-vis de ces dénonciations, qui se calment.

Puis la figure de la sorcière évolue. Des liens entre les sorcières et les premières revendications des femmes sont mis en avant. Elles deviennent alors des femmes fatales et dominatrices sous le pinceau des artistes, proches de la nature en devenant guérisseuses ou naturopathes plus tard, rebelles au système patriarcal et à la modernité.


Sorcières
Château des ducs de Bretagne – Musée d’histoire de Nantes
Jusqu’au 28 juin
https://www.chateaunantes.fr/expositions/sorcieres/


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Mathilde Doiezie

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