LE MEDIA FEMINISTE PIONNIER QUI DOCUMENTE CE QUE L’AGE FAIT AUX FEMMES
Crédit photo : illustration générée par IA

A Cannes, Jane Fonda, Joan Collins, Isabella Rossellini, Catherine Deneuve, Demi Moore ou Philippine Leroy-Beaulieu rappellent qu’une femme de 60, 70 ou 80 ans peut encore occuper le tapis rouge. Mais cette visibilité reste très codée. Derrière les images glamour, le cinéma continue d’accorder une place étroite aux actrices qui avancent en âge.

Une visibilité qui reste très codée. Sur les marches, l’âge devient regardable lorsqu’il demeure associé, en vrac, séparément ou cumulativement au prestige, à la célébrité, à la minceur, à la blancheur, au luxe et à une maîtrise parfaite des codes du glamour. Alyson Walsh, fondatrice du site That’s Not My Age, résume ce paradoxe dans The Guardian par une formule très nette : « on peut être vieille, à condition de ne pas avoir l’air vieille ». C’est ce qui rend ces images à la fois réjouissantes et insuffisantes. Voir Jane Fonda à 88 ans sur un tapis rouge n’a rien d’anodin. L’actrice n’est pas seulement regardée comme une star de cinéma. Elle est devenue une figure globale, à la croisée de l’engagement politique, du féminisme et du glamour hollywoodien. Sa présence à Cannes rappelle que certaines femmes âgées restent visibles lorsqu’elles ont déjà accumulé un capital symbolique considérable.

Le cas de Philippine Leroy-Beaulieu dit autre chose. Son image publique s’est réactivée avec Emily in Paris, où son personnage de Sylvie Grateau a imposé une figure rare dans les séries mondialisées, une femme de plus de 60 ans regardée comme désirable, puissante, élégante, sans être renvoyée au rôle de mère ou de grand-mère. À Cannes, sa visibilité prolonge ce récit. Elle incarne une femme qui vieillit tout en restant pleinement inscrite dans les imaginaires du désir, de la mode et du pouvoir.

Demi Moore occupe encore une autre place. Depuis The Substance, elle cristallise les discours sur le corps, l’âge et la violence du regard porté sur les femmes. Sa visibilité récente ne repose pas seulement sur son statut de star. Elle s’inscrit dans un moment culturel où l’industrie semble regarder plus frontalement ce qu’elle exige des actrices qui vieillissent : rester désirables, vendables, reconnaissables, tout en portant sur leur corps les traces acceptables du temps. Aux Golden Globes 2025, Demi Moore a résumé cette injonction avec une phrase qui a beaucoup circulé : « Vous n’êtes jamais assez », avant d’ajouter que l’on peut connaître sa valeur en cessant d’utiliser la règle qui mesure sans cesse les femmes. Un discours qui contraste avec sa silhouette que de nombreux commentaires non sollicités s’empressent de qualifier d’anorexique.

L’âgisme et quelques exceptions

Ce que ces trajectoires individuelles donnent à voir ne doit pourtant pas masquer la forêt de l’invisibilisation. Les femmes âgées que le tapis rouge célèbre restent des exceptions. Elles sont déjà consacrées, déjà légitimées, déjà intégrées à une histoire prestigieuse du cinéma, de la mode ou de la culture populaire. Joan Collins incarne le glamour spectaculaire. Isabella Rossellini réunit cinéma, mode et héritage familial mythique. Catherine Deneuve reste une institution du cinéma français. Toutes sont visibles, mais leur visibilité repose sur une reconnaissance acquise depuis longtemps. Cette rareté se joue dans les rôles, les scénarios et les imaginaires. Meryl Streep a souvent raconté qu’à 40 ans, Hollywood lui avait proposé plusieurs rôles de sorcières. Elle y voyait un signe de ce que l’industrie pensait des femmes qui passaient un certain âge, des figures marginales, inquiétantes, sorties du champ du désir ou du récit central.

Nicole Kidman a formulé le problème autrement en recevant son SAG Award pour Big Little Lies. « Comme il est merveilleux que nos carrières puissent aujourd’hui se poursuivre au-delà de 40 ans. », déclarait-elle, avant d’ajouter que les actrices avaient prouvé qu’elles étaient « puissantes, influentes et pleinement légitimes ». Il ne s’agit pas seulement d’être encore là après 40 ans, mais d’être encore considérée comme une force narrative, économique et symbolique. En France, cette disparition porte le nom du Tunnel de la comédienne de 50 ans. Créée en 2015 au sein d’AAFA, Actrices et Acteurs de France Associés, cette commission documente depuis dix ans la sous-représentation des comédiennes de plus de 50 ans dans les fictions françaises. Son baromètre consacré aux films français de 2025 indique que les femmes de plus de 50 ans ne représentent que 11 % des rôles, alors qu’une femme majeure sur deux a plus de 50 ans en France. À l’inverse, les hommes du même âge restent beaucoup plus proches de leur poids réel dans la population française.

Des baromètres éloquents

Les données américaines confirment ce déséquilibre. Le Geena Davis Institute, en partenariat avec Next50, a analysé la représentation des femmes de 50 ans et plus dans les films et séries les plus vus entre 2010 et 2020. L’objectif de cette étude est de comprendre comment les personnages féminins âgés sont représentés, quels rôles leur sont attribués, et comment leur présence se réduit à mesure que l’âge avance. Cette invisibilité se combine avec d’autres rapports de pouvoir. En France, l’étude Cinégalités – Qui peuple le cinéma français ?, menée par le Collectif 50/50 sur 115 films français sortis en 2019, a montré que seuls 6 % des personnages principaux sont des femmes perçues comme non blanches. Le rapport relevait aussi que plus les personnages avancent en âge, plus la diversité régresse. Le tapis rouge de Cannes donne donc à voir une vieillesse très spécicique : majoritairement blanche, socialement privilégiée, physiquement conforme, très éloignée de la pluralité réelle des femmes qui vieillissent.

Face à ces constats, plusieurs initiatives tentent de déplacer les lignes. À Cannes, Women in Motion, lancé en 2015 par Kering en partenariat avec le Festival, met en lumière les femmes dans le cinéma à travers des talks, des prix et un soutien à des talents émergents. Le programme a contribué à installer la question de l’égalité dans l’un des lieux les plus visibles de l’industrie mondiale du cinéma. Aux États-Unis, la réponse passe aussi par l’écriture. The Writers Lab soutient des scénaristes femmes et non-binaires de plus de 40 ans, avec l’appui de figures comme Meryl Streep, Nicole Kidman ou Oprah Winfrey. L’enjeu est décisif, car tant que les femmes de plus de 40 ou 50 ans restent absentes des espaces d’écriture, leurs personnages restent plus facilement périphériques, caricaturaux ou inexistants. L’expérience de la scénariste Katja Meier montre toutefois combien les résistances demeurent fortes. Après avoir intégré un programme destiné aux femmes autrices de plus de 40 ans, elle a raconté au Guardian que des sociétés de production avaient aimé son scénario, mais lui avaient demandé de rajeunir son personnage principal de vingt ans. Dans un rendez-vous, quelqu’un lui aurait même dit ne pas croire que les femmes de plus de 50 ans constituent un public valable.

Le vrai changement ne se joue donc pas seulement sur les marches. Il doit s’inscrire dans les scénarios, les rôles, les castings, les budgets et les récits que l’industrie accepte enfin de confier aux femmes qui avancent en âge. Derrière l’éclat du tapis rouge, une question demeure, quelles femmes ont vraiment le droit de vieillir sous les projecteurs ?

Sophie Dancourt

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