Dans son ouvrage « Pardonner à nos mères », la documentariste radio et autrice de 40 ans explore les relations tumultueuses qui unissent les filles et leurs mères, dans le contexte du patriarcat.
Vous avez grandi en vous répétant un mantra : « Je ne serai jamais comme elle ». Pourquoi avez-vous cherché à comprendre ce qui sépare les filles de leurs mères ?
Parce que j’étais prise depuis très jeune dans un faisceau de difficultés avec ma mère. C’était assez douloureux, mais je n’en parlais jamais avec mes amies, je gardais cela privé. Je vivais la situation comme un problème interpersonnel plus que comme quelque chose de sociologique. Puis en 2019, alors que j’étais enceinte et traversée de plein de sentiments ambivalents, j’ai découvert le terme de « matrophobie », développé par la théoricienne féministe américaine Adrienne Rich*. Dans son livre « Naître d’une femme », elle parle de la peur des filles de devenir comme leur mère, notamment à travers l’expérience de la maternité, en raison de l’impossible équation que constitue cette institution dans une société patriarcale. C’est venu clarifier ce que je ressentais de puis longtemps.
À ce moment-là, vous découvrez aussi que vous n’êtes pas seule à chercher à tout prix à éviter de ressembler à votre mère. Qu’est-ce que cela a changé pour vous ?
Jusqu’alors, je n’avais eu droit qu’à des explications psychologiques sur la relation avec ma mère qui ne me parlaient pas du tout. Là, tout à coup, je tenais une explication politique. Je me rendais compte qu’il y avait une expérience partagée autour de cette situation. L’appel à témoignages pour le livre est venu confirmé cela. Le concept de matrophobie m’est alors apparu comme une idée puissante que j’ai eu envie de faire voyager pour mieux la faire connaître.
En quoi une lecture féministe aide-t-elle à comprendre ces différends entre générations de femmes ?
Quand j’étais adolescente, je n’avais pas les outils féministes pour comprendre pourquoi je cherchais ainsi à m’opposer à ma mère et à m’éloigner de l’image et du rôle de la féminité qu’elle me renvoyait. Puis en grandissant, je me suis beaucoup intéressée aux théories féministes. Je trouve que lorsqu’on met le doigt sur un mécanisme, cela permet d’être moins à sa merci. Alors j’ai souhaité contribuer à cette cartographie féministe, sur ce que le patriarcat fait à nos relations intimes. Ceci dit, j’ai eu très peur de trahir la cause féministe, en pointant du doigt les mères. Surtout que les idées sexistes continuent de circuler vigoureusement parmi les jeunes générations et l’on pourrait être tentée de se concentrer sur la défense basique du féminisme. Jusqu’à ce que je me rende compte que cette thématique résonnait chez d’autres femmes et qu’il y a un enjeu féministe à explorer la question de la complicité des femmes dans la transmission du patriarcat.
Cette lecture féministe aide-t-elle forcément à « pardonner à nos mères », comme l’évoque le titre de votre essai ?
J’ai mis du temps à accepter ce titre, qui était plutôt une suggestion de mon amie et éditrice Victoire Tuaillon [qui dirige la collection Les Renversantes, aux éditions Leduc]. Souvent, la question du devenir des liens familiaux est posée à travers le pardon. Aussi parce que nous vivons dans une société très influencée par la pensée chrétienne. Personnellement, ce n’est pas un terme que j’utilise. Ce n’est pas parce qu’il s’agit de nos mères qu’il faut tout pardonner. J’ai d’ailleurs eu des remarques au sujet de ce titre, qui peut créer des malentendus, en particulier pour des personnes victimes de violences physiques ou psychologiques. Avec ce titre, mon souhait était finalement plutôt de s’interroger sur ce qu’on fait de cette relation à nos mères et de cette injonction au pardon.
Qu’est-ce qui peut quand même permettre de comprendre à vos yeux pourquoi un tel décalage s’opère entre les mères et leurs filles aujourd’hui ?
Il faut comprendre que beaucoup de nos mères [Claire Richard a 40 ans] sont nées avant la généralisation de l’avortement. Elles font partie de la première génération ayant eu accès à la maîtrise de la contraception. Elles ont pu ouvrir pour la première fois ouvrir un compte à leur nom [à partir de 1965 – voir notre article]. Elles ont davantage travaillé, tout en devant assumer la double journée à plein pot. Même si la question de l’inégalité face au travail domestique avait été théorisé par les féministes dès les années 1970, cela a mis du temps à imprégner les mentalités. Surtout, il y a eu un gros backlash [retour en arrière] féministe dans les années 1980 et 1990. Nos mères ont grandi dans un monde encore plus sexiste que le nôtre, donc elles ont reproduit à un certain degré les structures sociales dans lesquelles elles ont elles-mêmes grandi, de manière inconsciente ou parfois dans une forme de protection pour tenter de nous adapter à ce monde inégalitaire. Il faut aussi se souvenir que toutes nos mères sont des filles, qui elles-mêmes ont grandi avec une mère en lutte ou en proie à la société patriarcale et les normes de son époque.
Les relations filles-mères sont-elles condamnées à ces difficultés ?
Non, je ne pense pas. Du moins, je n’espère pas. J’ai justement entamé ce travail en imaginant qu’il pourrait aussi constituer une sorte d’archive d’une forme affective d’un temps donné. Je remarque qu’aujourd’hui, il y a de plus en plus de parents qui se préoccupent de la façon d’élever des filles de façon plus égalitaire. Il existe plus d’outils pour cela aussi.
Votre mère a-t-elle lu votre livre et est-ce venu réparer des choses entre vous ?
Ce n’est pas un livre sur notre relation, j’en dis d’ailleurs assez peu de choses. Mais bien sûr elle l’a lu, c’était très important pour moi qu’elle puisse le lire avant qu’il soit publié. Elle m’a même dit qu’elle lirait deux fois, une fois de façon brute et une deuxième de façon plus analytique. Mais elle ne m’en a pas encore parlé, sans doute qu’elle n’y est pas prête. Pourtant, j’ai l’impression que depuis l’écriture et la publication du livre, quelque chose s’est déjà dénoué entre nous.
Pardonner à nos mères, coll. Les Renversantes, éditions Leduc, 192 pages, 17 euros, version numérique 12,99 euros
*Adrienne Rich, « Naître d’une femme : la maternité en tant qu’expérience et institution », paru pour la première fois aux États-Unis en 1976, puis publié en français chez Denoël / Gonthier en 1981. Une réédition française vient également de paraître en avril chez Hors d’atteinte, sous le titre « La Maternité obligatoire. De l’expérience intime au poids de l’institution ».




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