LE MEDIA FEMINISTE PIONNIER QUI DOCUMENTE CE QUE L’AGE FAIT AUX FEMMES
Crédit photo : Jean-Louis Carli / Alea

Huitième et première femme du dernier Vendée Globe, Justine Mettraux prépare son bateau pour l’édition 2028. La navigatrice suisse revient sur son parcours et sur les moyens d’ouvrir davantage la course au large aux femmes. Interview.

Quel a été votre déclic pour la course au large vous qui avez débuté sur le lac Léman ?

Je pense que ce sont vraiment les opportunités que j’ai eues tout au long de mon parcours. Mais c’est vrai que, pour moi qui ai grandi en Suisse, il y avait très peu de modèles féminins. Il y avait bien des navigatrices qui avaient mené de grandes carrières, comme Ellen MacArthur, mais cela me paraissait très lointain et, en tout cas pour moi, inaccessible. Ma première grande course au large a été la Mini-Transat. Elle m’a mise en confiance pour la suite et m’a permis d’enchaîner avec d’autres opportunités.

Lorsque vous avez débuté la course au large, aviez-vous déjà pour objectif de naviguer en Imoca (classe des monocoques de 60 pieds engagés notamment sur le Vendée Globe) et de participer à cette course, ou cette ambition est-elle venue plus tard ?

Non, moi, je suis vraiment toujours allée au coup par coup. Quand j’ai fait la Mini-Transat, qui était ma première transat en solitaire, je me suis dit : « Voilà, je fais mon projet Mini-Transat, cela va durer deux ans et on verra bien ce que cela donne. Si ça se trouve, je fais ces deux années, puis je rentre en Suisse. » Je n’avais pas forcément la perspective d’enchaîner derrière. J’ai aussi eu de la chance, parce que certains projets se sont présentés au bon moment pour moi. J’ai vraiment construit mon parcours au fil des opportunités. Je pense que j’ai commencé à envisager le Vendée Globe après avoir déjà fait cinq ou six ans de course au large.

Vous êtes ensuite devenue une équipière très recherchée sur les grandes courses autour du monde. Cette expérience en équipage a-t-elle été une étape nécessaire avant de porter vos propres projets en solitaire ?

Ce n’est pas forcément une étape obligatoire, parce que certaines personnes restent vraiment concentrées sur la navigation en solitaire. Mais, de mon côté, naviguer en équipage est quelque chose qui me plaît beaucoup. Je pense que cela m’a aussi beaucoup apporté, en termes de connaissances et de compétences, de pouvoir naviguer avec d’autres. Pour moi, les deux sont assez complémentaires. J’aime pouvoir faire l’un et l’autre, et j’ai eu la chance de mener pas mal de projets en solitaire.

Vous avez expliqué que vos expériences précédentes vous avaient apporté une forme de légitimité. Aviez-vous besoin d’avoir franchi toutes ces étapes pour vous sentir prête à porter votre propre projet ?

Oui, je pense que cela correspond assez bien à ma manière de fonctionner, en avançant étape par étape. J’ai eu la chance de naviguer en équipage sur un Imoca avant d’avoir mon propre bateau. Cela m’a permis de gagner en confiance, de mieux comprendre comment mener ce type de bateau, comment travailler avec une grande équipe et comment faire face aux différentes situations que je pouvais rencontrer. Cette expérience m’a aussi aidée à me sentir davantage à ma place auprès de l’équipe qui m’accompagne sur ce projet. Cela aurait été différent si j’avais dû tout apprendre en découvrant ces bateaux.

Quels sont les éléments décisifs pour lancer un projet aussi ambitieux ?

Oui, c’est sûr qu’avant de pouvoir lancer un projet, il faut, au-delà des compétences, réunir le budget. Certaines personnes y consacrent beaucoup d’énergie sans y parvenir. Moi, j’ai eu de la chance, parce que je suis arrivée dans ce milieu sans avoir un gros réseau, alors que les connexions y comptent beaucoup. Et cela fait près de quinze ans que TeamWork m’accompagne. C’est énorme pour une relation entre une navigatrice et un sponsor. Cette longévité reste assez minoritaire, par exemple celle de Sodebo avec Thomas Coville. C’est assez exceptionnel, et c’est une vraie chance de pouvoir inscrire un projet dans la continuité avec ses partenaires.

Votre projet Imoca repose sur une équipe d’une dizaine de personnes. Comment l’avez-vous constituée ?

Une dizaine de personnes, parfois un peu plus, travaillent à l’année avec moi. L’équipe est encore en construction, notamment parce que la conception d’un nouveau bateau nécessite davantage d’ingénieurs et de profils techniques. L’une des personnes clés du projet est une ingénieure présente depuis le début. Elle avait déjà participé à la préparation du précédent Vendée Globe et joue aujourd’hui un rôle important dans la conception du nouvel Imoca.

Cherchez-vous à intégrer davantage de femmes, notamment aux postes techniques ?

Je pense qu’il y a souvent un peu plus de femmes dans les équipes des navigatrices, peut-être parce que nous avons cette sensibilité. Elles postulent aussi sans doute plus facilement auprès de nos équipes, en se disant qu’une attention particulière sera portée à leur place et au fait qu’elles s’y sentent bien. Mais nous recherchons avant tout des compétences. Je ne vais pas recruter spécifiquement une femme. En revanche, lorsqu’une femme compétente est disponible, je suis très contente de pouvoir l’intégrer au projet.

Team SCA (NDLR : sponsor) avait démontré qu’un équipage entièrement féminin pouvait participer à une course autour du monde. Pourtant, cette expérience ne suffisait pas à ouvrir durablement les portes des grands circuits. Comment The Magenta Project est-il né de ce constat ?

The Magenta Project est né à l’issue du tour du monde que nous avons réalisé avec Team SCA, en 2014-2015. Nous avons alors constaté que les femmes qui y avaient participé n’avaient pas vraiment de débouchés. Les autres marins repartaient sur les différents circuits de haut niveau, mais il y avait très peu de place pour les femmes. Leur seule possibilité était souvent de monter leur propre projet, notamment en solitaire. Il existait très peu d’opportunités sur les grandes courses en équipage. L’objectif de The Magenta Project était donc de permettre aux femmes d’intégrer davantage les différents circuits, notamment au plus haut niveau.

Concrètement, comment cela fonctionne ?

Le projet organise plusieurs jours de formation pendant lesquels des navigatrices peuvent découvrir des bateaux auxquels elles n’ont normalement pas accès, avec l’accompagnement de différents intervenants. Des initiatives ont aussi été mises en place avec les organisateurs de courses. Aujourd’hui, davantage d’épreuves se courent en double mixte ou imposent la présence d’une ou de plusieurs navigatrices à bord. Tout cela a beaucoup évolué.

Le mentorat constitue-t-il aussi une part importante du programme ?

Oui, ce qui fonctionne bien aussi avec The Magenta Project, c’est le programme de mentorat. Des femmes souhaitent être accompagnées par une navigatrice plus expérimentée pour mieux cibler leurs objectifs, créer des connexions, obtenir des conseils et accéder à davantage d’opportunités. Ce mentorat dure à peu près une année scolaire et des binômes sont constitués. Je l’ai fait, je crois, quatre ou cinq fois. Il s’agit d’accompagner une navigatrice en fonction de ses besoins, de l’aider à mettre en place ses projets, à trouver davantage de débouchés et à élargir ses perspectives.

Vous êtes toujours ambassadrice de The Magenta Project. Comment vous y investissez-vous aujourd’hui ?

Je suis toujours ambassadrice, même si je ne suis pas la plus active. Certaines personnes font vraiment partie du noyau dur et sont très impliquées dans l’organisation globale de The Magenta Project. De mon côté, j’ai surtout été mentor. Je l’ai fait cinq fois, je crois, et j’essaie aussi de rester disponible lorsqu’il y a des besoins. Je m’investis davantage par ce biais-là. Les années où je participe au Vendée Globe, je ne peux pas accompagner de navigatrice, parce que je sais que je ne pourrais pas faire le travail correctement. Mais cette année, par exemple, je viens de terminer l’accompagnement d’une jeune navigatrice anglaise. C’est une manière concrète de m’engager, et je pense que ce système est intéressant et pourrait s’appliquer à beaucoup d’autres univers.

Une étude de 2025 indique que plus de 85 % des femmes interrogées ont subi du sexisme, alors que 83 % des répondants estiment que la représentation des femmes s’est améliorée. Comment expliquez-vous ce décalage ? Constatez-vous malgré tout des progrès ?

Oui, la situation s’est améliorée. Les quotas donnent aux femmes accès à davantage de courses. Des sélections réservées aux navigatrices, comme Skipper Macif ou CMB Océane, leur permettent aussi d’intégrer des projets en Figaro, avec un financement et un encadrement solides. La Fédération internationale de voile et la Fédération française ont également mis en place des dispositifs contre le sexisme. Une navigatrice confrontée à une discrimination peut désormais la signaler à World Sailing afin qu’elle soit prise en charge. Tout cela n’existait pas auparavant.

Ces avancées suffisent-elles à faire reculer les discriminations ?

Mais je pense qu’il faut aussi replacer la question dans un contexte plus large et se demander à quelles discriminations les femmes sont confrontées dans leur vie en général. La voile est aussi le reflet du reste de la société. Malheureusement, de nombreux exemples montrent encore aujourd’hui que, si certaines femmes avaient été des hommes, les choses se seraient passées différemment. Je pense donc que ce milieu reflète aussi cette réalité. En tout cas, je ne crois pas qu’il soit pire qu’un autre.

Beaucoup de choses sont mises en place, et c’est très positif. Bien sûr, tant qu’il existera des biais et des discriminations, cela voudra dire que ce n’est pas encore gagné. Mais de nombreux efforts sont engagés et j’espère qu’ils porteront leurs fruits. Aujourd’hui, la compétence des femmes en mer est indiscutable.

La course au large française a-t-elle malgré tout pris de l’avance ?

Ce qui est également très positif, je trouve, c’est que, dans la voile en général et dans la course au large en particulier, des femmes ont ouvert la voie et fait leurs preuves depuis longtemps. Cela a sans doute contribué à créer une ouverture d’esprit plus importante que dans certains autres milieux ou sur certains circuits. En France, dans la course au large, depuis Florence Arthaud et toutes celles qui lui ont succédé, beaucoup de travail a déjà été accompli. Nous avons aussi pu en bénéficier.

Quel est votre programme d’entraînement et de courses avant le Vendée Globe ?

Il y a tout un programme de courses en amont, en 2027 et en 2028, notamment parce que, pour se qualifier pour le Vendée Globe, il faut participer à une grande transatlantique en solitaire. L’objectif est donc de prendre part à toutes les courses du calendrier jusqu’au départ du Vendée Globe, afin de bien me préparer et de valider le bateau. À plus court terme, je navigue avec un autre équipage, celui de Boris Herrmann et du Team Malizia, pour préparer une traversée de l’Atlantique en équipage qui partira cet automne, puis le tour du monde en équipage, qui partira cet hiver. Cela me permet de garder un pied en Imoca, même si ce n’est pas sur mon propre bateau.

Le programme reste dense. Cette année vous permet-elle malgré tout de lever un peu le pied ?

Oui, c’est quand même une année un peu plus calme. Le début de saison m’a permis de souffler après le Vendée Globe, parce que les choses s’étaient bien enchaînées jusqu’à la fin de l’année 2025. C’est agréable de pouvoir lever un peu le pied.

Sophie Dancourt

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