En habillant de tricot des statues de femmes nues, des Danoises relancent le débat sur la manière dont les femmes sont montrées ou oubliées dans l’espace public.
Au Danemark, la question de la place des femmes dans l’espace public a surgi d’une manière inattendue et colorée. Des vêtements et accessoires tricotés sont venus recouvrir des statues de femmes nues. L’initiative est née avec Louise Møhrup, consultante RH, face à une statue de Vénus nue portant son enfant dans un jardin public de Copenhague. Elle s’interroge alors sur la manière dont les femmes sont représentées. Pourquoi sont-elles si souvent montrées comme des corps à regarder, et si rarement comme des figures historiques à célébrer ? Une invisibilisation qu’elle choisit de combattre à coups d’aiguilles et de laine.
Le geste aurait pu rester isolé. Il a pris une tout autre ampleur lorsqu’il a été relayé sur Instagram par l’écrivaine et dessinatrice Maren Uthaug, qui a invité d’autres femmes à se joindre au mouvement. Très vite, les images de statues rhabillées ont commencé à circuler, d’abord comme un clin d’œil visuel, puis comme une forme d’interpellation politique. D’une ville à l’autre, d’autres participantes se sont mises à tricoter robes, écharpes ou accessoires pour habiller à leur tour des figures féminines de bronze ou de pierre. Ce qui n’était au départ qu’une intervention ponctuelle s’est ainsi transformé en mobilisation collective, portée par un ton à la fois ludique, ironique et résolument féministe.
Si cette initiative a trouvé un tel écho, c’est aussi parce qu’elle repose sur un déséquilibre désormais documenté. La première cartographie nationale des statues, réalisée par le Museum of Art in Public Spaces, recense 1 538 statues au Danemark. Parmi elles, 854 représentent des hommes et 519 des femmes. Mais l’écart devient vertigineux dès qu’il s’agit de figures historiques identifiées, le pays ne compte que 43 statues de femmes ayant marqué l’histoire, contre 484 pour les hommes. Plus frappant encore, le Danemark compte 120 statues de femmes nues ou partiellement nues, soit près de trois fois plus que de femmes historiques honorées dans l’espace public.
Le tricot comme artisanat féministe militant
Cette mobilisation est venue percuter un débat déjà ouvert au sommet de l’État. Au Danemark, le ministre de la Culture, Jakob Engel-Schmidt, a jugé absurde qu’il existe davantage de statues de femmes à demi nues que de femmes ayant marqué l’histoire du pays. Le sujet avait déjà conduit les autorités à vouloir rééquilibrer la représentation des femmes dans l’espace public, en mettant en place un comité chargé d’identifier des figures féminines oubliées dignes d’être commémorées. Mais l’initiative n’a pas fait l’unanimité. La députée Katrine Daugaard a ainsi dénoncé ces habillages tricotés comme du « vandalisme ». Maren Uthaug dit aussi avoir reçu de nombreux messages hostiles, dont certains lui reprochaient de « couvrir de beaux corps féminins »
Cette campagne danoise s’inscrit dans un courant plus large de militantisme textile, souvent désigné sous le nom de yarn bombing. Depuis les années 2000, cette pratique consiste à investir l’espace public avec du tricot ou du crochet, en détournant un savoir-faire longtemps cantonné à la sphère domestique. Derrière son apparente douceur, ce geste porte souvent une charge politique. Il réintroduit dans la rue, les parcs ou sur les statues des techniques associées au féminin pour interroger ce que nos villes choisissent de montrer, d’honorer ou d’ignorer. Au Danemark, cette forme d’activisme textile trouve ainsi un terrain particulièrement parlant en venant se poser sur des corps de femmes figés dans la pierre ou le bronze. Louise Møhrup a conclu dans un post LinkedIn : « ce que nous choisissons de reconnaître façonne la culture que nous recevons. »



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