Dans son nouveau film, la réalisatrice marocaine Maryam Touzani signe une ode vibrante à l’indépendance des femmes âgées. Une lettre d’amour aux femmes de sa famille et à Tanger.
Nul besoin de courir les rues pour embrasser le monde et partir à la découverte de soi. Une seule peut suffire. Maryam Touzani et son héroïne Maria Angeles ont ça en commun. Il s’agit de la rue Málaga, à Tanger. Celle dans laquelle la réalisatrice marocaine a grandi et celle qu’arpente Maria Angeles (Carmen Maura) depuis ses jeunes années. Si Maryam Touzani a été voir du pays – allant étudier à Londres, installée à Casablanca depuis, tout en ayant une carrière qui l’emmène régulièrement à l’étranger – elle revient dans Rue Málaga explorer son passé, tout comme le temps qui passe.
Maria Angeles, 79 ans, coule une vie douce en papotant avec son voisinage, en prenant soin de ses géraniums et en écoutant la musique qu’elle laisse défiler sur son meuble-platine. L’Espagnole fait partie de la communauté qui a fui la dictature de Franco installée en 1936. Tanger est devenue une ville refuge, habituée à converser en espagnol dans certains quartiers. Maryam Touzani elle aussi a grandi en parlant espagnol avec sa grand-mère qui avait emménagé là, puis avec sa mère. En filigrane dans Rue Málaga, elle rend hommage à cette communauté dont les derniers membres sont vieillissants, alors que leurs enfants ont souvent retrouvé le chemin de l’Espagne.
C’est d’ailleurs le cas de la fille de Maria Angeles, qui habite à Madrid. Un jour, celle-ci lui rend visite, avec sa tristesse et ses soucis dans les bagages. Et elle lui annonce une décision qu’elle a prise seule : pour s’en sortir financièrement, elle va vendre l’appartement où vit Maria, dont son père l’avait fait hérité juste avant son décès. Maria n’aura qu’à venir vivre avec elle à Madrid. Comme ça, elle verra davantage ses petits-enfants. Mais Maria n’a pas son mot à dire. Parce qu’elle a 79 ans ? Parce qu’on attend d’une grand-mère qu’elle ne fasse plus ses propres choix et qu’elle ait forcément envie de consacrer ses dernières années à ses petits-enfants ?
Maryam Touzani cherchait à explorer la vieillesse d’une femme dans son film, à travers lequel elle rend hommage à sa grand-mère comme l’indique un mot à la fin. « C’était une femme avec beaucoup de personnalité, qui n’en faisait qu’à sa tête. Une Andalouse arrivée à l’âge de sept ans à Tanger », nous décrit-elle en amont d’une avant-première à Nantes. À travers Rue Málaga, c’est aussi à sa mère que Maryam Touzani s’adresse. Elle a eu l’idée du film – dont elle co-signe le scénario avec son mari et comparse de cinéma Nabil Ayouch – après la « douleur de sa perte ». Pour apaiser ses tourments, elle a voulu « faire un film qui célébrait la vie, à son image », et qui la ramenait dans la rue où elle a grandi, où elle visitait régulièrement sa mère, avec laquelle elle a toujours parlé en espagnol.
Le pari est rempli : le film est effectivement une ode à la vie, qui n’est pas terminée lorsque les cheveux sont gris et les rides creusées. Maria Angeles ne dit mot à sa fille, mais lui tient tête. Elle ré-emménage dans son appartement vide, rachète au fur et à mesure ses meubles qui racontent sa vie, innove pour trouver de l’argent en accueillant les hommes du quartier pour visionner des matchs de foot et leur proposer des tapas. Dans cette aventure venue bousculer son quotidien, Maria pétille et se sent pousser des ailes. Maria est femme, voisine, amante ; elle échappe à son rôle de mère ou grand-mère. « Je me suis toujours demandé ce que cela faisait de prendre de l’âge et d’avoir une image posée sur nous différente de celle qu’on a l’intérieur de soi. J’avais envie d’explorer les enjeux autour des attentes concernant la vieillesse, sur ce qu’on est censé se permettre ou ne plus se permettre », décrit Maryam Touzani.
Et la réalisatrice affronte un autre tabou tenace : celui de la sexualité des personnes âgées. Maria Angeles redécouvre son corps et ses sensations, qu’elle raconte à son amie religieuse qui a fait vœu de mutisme, donnant lieu à des scènes assez truculentes. Maryam Touzani filme de près les corps qui s’emmêlent. Les rides, ce « si beau privilège qui raconte les souvenirs ». Les « fleurs du cimetière », ces tâches qui apparaissent sur la peau. Carmen Maura s’est prêtée au jeu, même s’il s’agissait d’un défi pour elle. « J’ai tourné dans plus de 200 films et one ne m’avait encore jamais demandé de me déshabiller, a-t-elle déclaré à Maryam. Si on me l’avait demandé il y a 10 ans, je t’aurais dit non, mais là, j’ai envie de te dire oui. »
Rue Málaga est une véritable ode au temps qui passe, aux femmes de caractère, aux doubles cultures, aux liens en dehors de la famille, à l’attachement à un lieu, à l’amour et à la vie qu’il ne faut jamais enterrer trop tôt.






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