« COMME NIKI DE SAINT PHALLE, ME TRANSFORMER ÉTAIT MON OBSESSION »

Dialogue entre Judith Godrèche et Céline Sallette
© Mathilde Doiezie

L’actrice Céline Sallette, 44 ans, est passée à la réalisation pour consacrer un biopic à l’artiste franco-américaine. En déplacement à Nantes avec Judith Godrèche qui présentait son court-métrage « Moi aussi », nous avons dialogué avec ces deux actrices-réalisatrices qui démystifient la place des hommes au cinéma et le pouvoir créatif des femmes.

Comment avez-vous (re)découvert Niki de Saint Phalle ?

Céline Sallette : Par le biais d’une vidéo de l’INA, qu’avait publiée Juliette Binoche sur son compte Instagram en 2020. Il faut la regarder pour voir Niki de Saint Phalle et ses contradictions physiques. Elle est en bleu de travail, dégueulasse, mais aussi avec son carré hyper bien fait et ses yeux de biche. Le journaliste qui l’interviewait était complètement dans son temps, en 1965. Il lui dit : « Vous trempez des linges dans un seau… Vous faites un travail de bonne petite ménagère ? » Et Niki lui répond : « Si vous voulez, sauf qu’au lieu de venir avec un pot-au-feu, je viens avec une création poétique ». Elle, elle était très en avance.

Vous avez tout de suite eu envie de lui consacrer un film ?

Céline Sallette : Oui, d’abord parce rien ne lui avait encore été consacré au cinéma. Aussi parce que je me suis reconnue dans le parcours de Niki. À un moment de ma vie, j’étais dans une impasse et me transformer était devenu mon obsession. Je savais qu’il fallait que je me révolutionne, sinon mon inconscient continuerait de m’amener vers des choses mauvaises pour moi. Ça a pris énormément de place chez moi, pendant dix ans. Chez Niki, j’ai retrouvé ça. De la première image du film jusqu’à la dernière, c’est cette transformation que j’ai souhaité montrer d’elle : on passe de la femme objet, de la femme trophée, de la femme silenciée (sic)… à un espèce de cri. Quelque chose de l’ordre d’une libération s’est opéré dans sa vie. Elle est parvenue à se faire naître. Je considère que cette transformation, c’est sa plus grande œuvre.

Grâce à #MeToo et à la libération de la parole sur l’inceste aussi, on se retrouve d’emblée en tant que spectateur en empathie avec Niki de Saint Phalle ou en colère contre son médecin qui nie ce qui lui est arrivé. Faire ce film aujourd’hui, c’était aussi une manière de relire le parcours de Niki de Saint Phalle, de mieux comprendre ce dont elle a été victime ?

Céline Sallette : Je pense qu’on ne pouvait comprendre son histoire qu’aujourd’hui. Faire ce film était une manière pour moi d »actionner un levier pour agir dans le monde. Je l’ai fait pour que ma fille de 14 ans le voie. J’espère que toutes les jeunes femmes qui vont le voir vont s’emparer du film et y trouver des ressources et des outils. Le court-métrage « Moi aussi » de Judith aussi devient une ressource. Je trouve d’ailleurs que nos films dialoguent très bien ensemble. « Moi aussi », c’est comme une suite à « Niki ». Niki, elle était seule lorsqu’elle a traversé tout ça. À l’époque, personne ne savait ce qu’était l’amnésie traumatique.

Diriez-vous que passer à la réalisation, c’était pour vous comme pour Niki, qui déclare à un moment qu’elle ne veut plus qu’on lui dise quoi faire, qu’elle veut parler avec son art et faire soi-même les choses ?

Céline Sallette : Disons que c’était un besoin et je me suis donné cette opportunité. Je me dis aussi que « je me suis fait naître ». J’ai conquis cette place. Je pense que je partage ça avec Judith [Godrèche].

Vous aussi Judith, vous êtes passée à la réalisation en pensant à votre fille, que ce soit pour votre série « Icon of French cinema » ou pour ce court-métrage. Vous l’avez même faite jouer dans les deux. C’est important de dire les choses pour votre fille, pour toutes les filles ?

Judith Godrèche : Ma fille est une pièce du puzzle de la libération de ma parole. Alors on ne peut pas réparer l’irréparable, mais on peut espérer que la jeunesse et que nos filles ne vivront pas la même chose. Et surtout, regarder vers l’avenir… Pour moi, le cinéma doit être politique.


Céline Sallette : Nous sommes en train d’interrompre le cycle des violences. Nous mettons de la lumière là où il y avait de l’ombre et ça ne va pas s’arrêter. Il faut le faire, c’est une nécessité pour nos filles oui, mais aussi pour nos garçons, pour tous ceux qui viennent après nous.

Céline, vous dites dans le dossier de presse que vous avez beaucoup collaboré sur le tournage avec Charlotte Le Bon, à laquelle vous avez tout de suite pensé pour incarner Niki de Saint Phalle en remarquant sa ressemblance elle. Est-ce que ça correspondait à la sororité que vous aviez envie de faire davantage émerger sur les plateaux ?

Céline Sallette : Oui, tout à fait. Pour moi, un·e metteur·se en scène est une personne qui convoque des énergies, des intelligences et les regarde grandir et s’épanouir. « Diriger un·e acteur·rice », ça n’existe pas. Pour l’avoir vécu, je sais que le mieux, pour un·e acteur·rice, c’est de lui faire de la place. Je comparerais ça au rôle de parent : quand on éduque un enfant, on pose quelques intentions, mais en le voyant grandir, on se rend bien compte qu’il ne nous appartient pas et qu’il se construit tout seul…


Judith Godrèche : Je trouve ça beau de t’entendre parler du travail d’équipe au cinéma. Je pense qu’il y a vraiment quelque chose à déconstruire dans la façon dont le cinéma français fonctionne de façon extrêmement aristocratique. Un·e metteur·se en scène n’est rien sans son équipe.

Céline Sallette : Et on travaille mieux dans la joie, dans le partage et dans le respect. Dans le cinéma, il y a une espèce de confusion entre prendre le pouvoir – parce qu’une caméra, c’est un outil de pouvoir – et donner la parole. Et je pense que beaucoup d’hommes ont confondu les deux. Alors que tourner la caméra vers quelque chose, c’est lui donner la parole. Filmer, c’est donner à voir, à entendre, révéler. Ça n’a rien à voir avec le fait de prendre le pouvoir.

Judith, tous ces mots résonnent-ils en vous, vous qui avez dénoncé l’emprise et les violences sexuelles de plusieurs réalisateurs, notamment en passant également par la réalisation ?

Judith Godrèche : J’ai le sentiment d’avoir grandi dans un monde absolument patriarcal, où je n’étais utile, intéressante ou valorisée que si je restais à ma place. On allumait la lumière sur moi, puis on l’éteignait, mais cette lumière-là ne m’appartenait pas. En tant qu’actrice, il y a cette ambivalence, parce qu’on n’existe qu’à travers le regard de l’autre, celui du metteur en scène. Je me suis aussi reconnue dans le personnage de Niki, qui essaye de survivre dans des rapports de force et de soumission, vis-à-vis d’hommes qui veulent mettre la main sur elle.


Céline Sallette : Pour moi, c’était important de mettre cette question de la domination en exergue. Dès qu’on est dans des rapports de domination, on écrase. C’est ça qu’il faut éradiquer. Alors il faut poser cette question-là, sans cesse. Sanctionner aussi, lorsque la justice peut s’en emparer.

Judith Godrèche : Il faut définitivement en finir sur cette question de la séparation de l’homme et de l’artiste. Surtout dans le métier du cinéma d’auteur, c’est très compliqué à séparer. Combien de films de Benoît Jacquot [pour qui elle a tourné dans plusieurs de ses films, avec qui elle a vécu entre ses 14 ans et ses 20 ans et qu’elle a accusé de viols en début d’année] valorisent le viol ou mettent en valeur des rapports de domination ? Il faut être conscient que le cinéma a un impact sur notre société, sur le rapport à notre désir, et raconter d’autres histoires.

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