LE MEDIA FEMINISTE PIONNIER QUI DOCUMENTE CE QUE L’AGE FAIT AUX FEMMES

Nous vivons plus longtemps, mais nos entreprises, nos systèmes de santé et nos imaginaires restent construits autour d’une vie courte. Et si la longévité était moins un problème à gérer qu’un bouleversement à penser ? Une transformation qui place les femmes de 50 ans et plus au cœur des enjeux économiques, sociaux et politiques de demain.

Nous vivons plus longtemps, mais nous continuons à organiser nos existences comme si elles tenaient encore dans un scénario hérité du siècle dernier. On se forme dans la jeunesse. On travaille au milieu de sa vie. On se retire ensuite du jeu, comme si la retraite marquait mécaniquement l’entrée dans une zone de retrait social, économique et symbolique. Ce modèle en trois temps a longtemps structuré nos politiques publiques, nos entreprises, nos imaginaires familiaux et même notre manière de nous raconter. Il reste pourtant de moins en moins adapté à la réalité des trajectoires contemporaines. Les vies s’allongent, les carrières se fragmentent, les reconversions se multiplient, les séparations, les reprises d’études, les créations d’activité ou les engagements nouveaux apparaissent désormais à des âges que l’ancien logiciel rangeait déjà du côté de la sortie.

C’est précisément ce que souligne le programme The New Map of Life, porté par le Stanford Center on Longevity. Ses chercheurs appellent à repenser toute l’architecture de nos vies à partir d’un fait simple : la perspective d’une vie de 100 ans change tout. Le rapport pointe l’obsolescence du modèle dominant, fondé sur « trois étapes linéaires et distinctes : l’éducation, le travail et la retraite ». Une formule qui résume à elle seule le retard de nos sociétés. Nous avons gagné des années, mais nous les avons ajoutées à la fin de la vie au lieu de redistribuer les possibles tout au long du parcours. Le même rapport formule l’idée que « Le milieu de la vie est un moment aussi légitime pour se lancer ou bifurquer que l’adolescence ». Car l’enjeu n’est pas seulement de vivre plus longtemps. Il est de savoir ce que ces années supplémentaires rendent possible. Une femme de 52 ans qui bifurque professionnellement, une salariée de 57 ans qui se forme à un nouveau métier, une entrepreneure qui lance son activité à 60 ans ou une veuve qui retombe amoureuse à 72 ans ne devraient plus être présentées comme des exceptions attendrissantes. Elles incarnent une réalité massive, encore trop peu pensée, de la longévité.

Pour les femmes, ce déplacement est crucial. La cinquantaine reste encore trop souvent racontée à travers la perte supposée de désirabilité, de visibilité, de fécondité, de place dans l’entreprise, de centralité dans la famille. Or cette décennie correspond aussi, pour beaucoup, à un moment de clarification. Les enfants grandissent, les contraintes familiales se déplacent, les priorités changent, les compromis pèsent différemment. Certaines veulent transmettre. D’autres veulent créer. D’autres encore veulent reprendre la main sur une vie professionnelle qui les a trop longtemps assignées à la disponibilité, au soin ou à l’effacement. C’est là que la révolution de la longévité devient profondément politique. Elle interroge la manière dont une société autorise, ou empêche, les femmes qui vieillissent à continuer d’exister comme sujets de désir, de travail, d’ambition et de décision.

Le vieux monde a pensé la vie comme une ligne droite. La longévité nous oblige à la penser comme une trajectoire plus souple, encore faut-il que les institutions, les entreprises et les récits collectifs cessent de traiter ces élans comme des anomalies.

L’économie n’a pas encore compris le pouvoir des plus de 50 ans

Le monde économique aime parler d’innovation. Il célèbre la disruption, les nouvelles technologies, les marchés émergents, les usages de demain. Mais il continue souvent à regarder la longévité avec les lunettes d’hier. Dès qu’il est question d’âge, le vocabulaire se rétrécit. On parle coût, dépendance, retraite, absentéisme, adaptation. Beaucoup plus rarement désir, pouvoir d’achat, expérience, transmission, création de valeur. C’est pourtant l’un des grands contresens de notre époque. Les plus de 50 ans ne sont pas une population périphérique. Ils représentent déjà une force économique massive. Selon l’AARP, l’économie mondiale de la longévité a contribué à hauteur de 45 000 milliards de dollars au PIB mondial en 2020. Cette contribution pourrait atteindre 118 000 milliards de dollars en 2050.

Cette réalité oblige à renverser le récit dominant. Les plus de 50 ans sont trop souvent décrits comme un poids pour les systèmes sociaux, alors qu’ils soutiennent une part considérable de l’activité économique. Ils travaillent, consomment, épargnent, investissent, transmettent, accompagnent leurs proches, financent parfois leurs enfants adultes, soutiennent leurs parents âgés et prennent de plus en plus de décisions dans la santé, le logement, les loisirs ou les services. Mais ce pouvoir reste largement sous-estimé. Dans les entreprises, l’innovation reste encore associée à la jeunesse, comme si la capacité à inventer, apprendre ou transformer disparaissait avec l’âge. Ce réflexe traverse le recrutement, les campagnes publicitaires, les politiques RH et les représentations médiatiques. Le marché parle aux jeunes pour vendre à tout le monde. Il oublie au passage une génération qui concentre pourtant de l’expérience, du pouvoir de décision et une capacité d’influence considérable.

Certaines initiatives commencent à traduire ce changement de regard. Au Royaume-Uni, le Centre for Ageing Better a lancé l’Age-friendly Employer Pledge, un engagement signé par plus de 500 organisations. L’objectif est d’aider les employeurs à mieux recruter, retenir et faire évoluer les personnes de 50 ans et plus. Le dispositif invite les entreprises à analyser leurs données d’âge, à revoir leurs pratiques de recrutement, à développer la flexibilité, à soutenir la formation tout au long de la vie et à mieux accompagner les questions de santé au travail. La formule choisie par l”association résume bien l’enjeu : « Et si une main-d’œuvre vieillissante était considérée comme un avantage, plutôt qu’un obstacle ? »

En France, ce décalage reste particulièrement visible. France Travail a lancé une Mobilisation 50+ pour répondre à la situation des demandeurs d’emploi seniors. L’organisme rappelle que les personnes de 50 ans et plus restent en moyenne presque deux fois plus longtemps au chômage que les 25-49 ans, et que seuls 25 % retrouvent un emploi dans les six mois, contre 41 % des moins de 50 ans. Le sujet dépasse donc largement la question des seniors. Il oblige à repenser ce que l’on appelle talent, potentiel et innovation. Tant que la nouveauté sera confondue avec la jeunesse, les entreprises passeront à côté d’une partie décisive de la valeur disponible. Et tant que les plus de 50 ans seront considérés comme une catégorie à gérer plutôt que comme une puissance à intégrer, l’économie de la longévité restera un marché immense, mais mal compris.

Les femmes sont au coeur du sujet de la longévité

Parler de longévité sans parler des femmes revient à passer à côté du cœur du sujet. Elles vivent plus longtemps, avancent plus souvent dans l’âge avec des parcours professionnels fragmentés, assument une part majeure du soin aux autres et arrivent à la retraite avec des pensions plus faibles. Elles sont à la fois les grandes actrices de cette révolution démographique et celles qui en supportent le plus durement les angles morts. L’AARP rappelle que la population mondiale des femmes de 60 ans et plus devrait presque doubler d’ici 2050, passant de 605 millions en 2020 à 1,14 milliard. L’organisation souligne aussi leur rôle majeur dans l’économie de la longévité. Les femmes de plus de 50 ans travaillent, consomment, soutiennent leurs proches, prennent des décisions financières, assurent une part considérable du care et contribuent à la croissance par du travail rémunéré comme par du travail invisible.

Cette puissance reste pourtant très mal reconnue. Les femmes qui vieillissent cumulent plusieurs formes d’effacement. Dans l’emploi, elles subissent à la fois le sexisme et l’âgisme. Dans la famille, elles restent souvent désignées comme les grandes organisatrices du soin. Dans les récits médiatiques, elles disparaissent plus vite que les hommes du champ de la désirabilité, de l’ambition et du pouvoir. La longévité ne produit donc pas les mêmes effets selon le genre. Pour les femmes, vivre plus longtemps signifie aussi avancer dans une société qui continue de sous-estimer leur valeur à mesure qu’elles prennent de l’âge. En France, les chiffres du Défenseur des droits donnent un appui très clair à ce constat. Son baromètre 2024 montre que les discriminations dans l’emploi touchent davantage les femmes seniors que les hommes seniors, avec 26 % des femmes de plus de 50 ans concernées, contre 20 % des hommes. L’âge ne s’ajoute pas simplement au genre. Il le reconfigure. Le vieillissement d’une femme reste jugé à l’aune de norme plus sévères.

La ménopause dans le radar du vieillissement

La ménopause illustre parfaitement cette zone aveugle. Elle concerne des millions de femmes au moment même où elles possèdent de l’expérience, de l’autorité, des compétences et une connaissance fine de leur métier. Pourtant, elle reste encore trop rarement intégrée dans les politiques de santé au travail. Au Royaume-Uni, l’initiative Menopause Workplace Pledge, portée par Wellbeing of Women, a été signée par plus de 7 800 organisations. Le dispositif appelle les employeurs à mieux soutenir les personnes concernées par la ménopause, à former les managers et à adapter les environnements de travail. « Les femmes représentent près de la moitié de la main-d’œuvre britannique, mais beaucoup se sentent contraintes de réduire leurs horaires, de renoncer à des promotions ou même de quitter leur emploi faute de soutien autour de la ménopause. »

La longévité féminine ne peut donc pas être pensée uniquement comme une avancée biologique ou démographique. Elle oblige à regarder ce que les femmes donnent tout au long de leur vie, ce qu’elles produisent, transmettent. Travail rémunéré, charge mentale, soutien aux enfants adultes, aide aux parents âgés, engagement associatif, consommation, expertise professionnelle, mémoire collective. Une grande partie de l’économie repose déjà sur elles, mais cette contribution reste souvent dispersée, naturalisée, peu comptabilisée.

C’est pour ces multiples raisons que la révolution de la longévité devient un enjeu féministe. Elle peut ouvrir une période nouvelle, faite de reconversions, de puissance économique, de transmission et de liberté. Elle peut aussi reconduire les vieux déséquilibres si elle se contente d’ajouter des années à des vies déjà traversées par les inégalités. La question centrale n’est donc pas seulement de vivre plus longtemps. Elle est de savoir dans quelles conditions les femmes avancent dans l’âge, avec quelle reconnaissance, quelle sécurité financière, quelle place dans le travail et quelle visibilité dans la société. Les femmes de 50 ans et plus ne sont pas une sous-catégorie du vieillissement. Elles sont l’un des visages les plus puissants de la longévité. Les regarder comme telles, c’est changer de perspective. Ce n’est plus leur demander de s’adapter à un monde qui les efface trop tôt.

Sophie Dancourt

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