LE MEDIA FEMINISTE PIONNIER QUI DOCUMENTE CE QUE L’AGE FAIT AUX FEMMES
Crédit photo : © C. Billault

À l’occasion d’un colloque anniversaire, retour sur une décennie d’actions et de plaidoyer de la commission de l’association des Actrices et acteurs de France associés dédiée à la place des femmes de plus de 50 ans au cinéma, avec sa coréférente Catherine Piffaretti.

Il y a 10 ans, l’AAFA [Actrices & acteurs de France associés] créait sa commission dédiée au « tunnel de la comédienne de 50 ans ». Qu’est-ce qui avait conduit à cette création ?

Tout est parti d’un ressenti individuel de la part de la comédienne Marina Tomé, du mien, et de celui d’autres comédiennes. Mais plus précisément, lors d’une visite à la médecine du travail pour les intermittents du spectacle [CMB, devenue Thalie Santé], Marina avait été très étonnée par des questions ciblées sur son âge, sur les difficultés et l’évolution de sa carrière. Elle avait alors appris que le CMB voyait de moins en moins de comédiennes passé leurs 50 ans et qu’une étude avait été réalisée sur le sujet, que la direction avait toutefois voulu garder confidentielle. Pour Marina, cela a été le déclencheur : « Non seulement c’est compliqué de vieillir en tant que comédienne, individuellement nous avons chacune affaire au même problème, et en plus il ne faudrait pas que ça se sache ? » Elle a alors cherché une association pour l’aider à travailler sur ce sujet et depuis, avec notre commission, nous sommes des lanceuses d’alerte sur la place des femmes de plus de 50 ans au cinéma.

Comment la création de cette commission a-t-elle été accueillie par votre secteur professionnel ?

Au début, on nous a répondu qu’on se trompait de combat, qu’il y avait Catherine Deneuve, Isabelle Huppert… Mais elles sont l’arbre qui cache la forêt. Nous n’arrivions pas à faire ressentir ce que nous vivions. Depuis que nous sommes jeunes, nous savons que nous sommes d’abord employées comme fille du personnage principal, puis jeune fille, puis maîtresse, puis femme de, puis mère de, puis plus rien…

Quelle première action avez-vous mise en place ?

Lors de notre première réunion, une comédienne nous a dit que lorsqu’elle allait au cinéma, elle comptait les femmes de plus de 50 ans qu’elle voyait à l’image. On s’est dit que c’était une super idée, qu’il nous fallait des chiffres pour prouver notre ressenti. En 2015, nous avons réalisé notre premier comptage du cinéma français : les femmes de plus de 50 ans avaient récolté 8 % des rôles, alors qu’une femme sur deux a plus de 50 ans en France. Ce qui signifie qu’une majorité de la population est donc traitée comme une minorité invisible.

En 2016, vous publiiez un manifeste. Comment vos propositions ont-elles été accueillies ?

Il avait très bien accueilli. Toutes les associations et syndicats de nos partenaires scénaristes, réalisateur·rice, producteur·rices, comédien·nes… avaient signé le manifeste. Souvent, face à nos demandes d’accorder plus de rôles aux femmes de 50 ans, on nous rétorquait que « chacun est libre de représenter ce qu’il veut ». Alors nous avons proposé des choses très concrètes qui, selon nous, ne touchent pas à la liberté de création sacrée. Comme l’idée de dégenrer les rôles de fonction, comme ceux d’avocat·e, de policier·ère ou de docteur·esse, qui n’ont pas de fonction particulière dans l’intrigue autre que leur métier. Au lieu de proposer « un juge » sur un scénario et dans une annonce de casting, écrire « juge (F/H) » peut donner la possibilité d’étudier aussi bien les candidatures des femmes que des hommes.

Et depuis les 10 ans de la création de la commission, qu’est-ce qui a concrètement bougé ?

Nous avons surtout brisé l’omerta, en mettant le sujet sur la table, en interpellant les médias et nos tutelles comme le ministère de la culture, le CNC [Centre national du cinéma et de l’image animée], Arcom [Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique]… Elles-mêmes ont pris conscience du sujet et produit leurs propres études venues conforter ce que nous mettions sur la table dès le début.

Toutefois, les chiffres de représentativité ne bougent pas… En 2023, nous étions à 9 % de femmes de plus de 50 ans dans la répartition des rôles au cinéma.


C’est vrai, les chiffres bougent peu. Nous sommes sur un frémissement. Ces batailles-là sont très longues, nous le savions en commençant. Elles se déploient sur du long terme, comme pour toutes les batailles féministes.
Pour le moment, chacun se renvoie la balle. Le scénariste dit qu’il écrit des rôles pour les femmes de plus de 50 ans, mais que les producteurs leur demandent de les rajeunir. Les producteurs répondent que ce sont les réalisateurs qui préfèrent avoir jeune femme à l’écran car elle renvoie mieux la lumière. Les instances nous disent : « Nous ne devons pas influer sur la liberté de création »… Nous sommes face à un « conformisme provisoire », que décrit le sociologue Éric Macé : chacun attend que les autres bougent, ce qui crée une espèce d’inertie. Lors de notre colloque, nous allons donc rappeler à tous les différents acteurs de la chaîne l’importance de bouger ensemble.

Quoi qu’il en soit, nous continuons d’être sur le front. Ce que nous disons depuis 10 ans, c’est que nous ne portons pas un combat de comédiennes en mal de rôles, mais une lutte  sur un enjeu de société. Car le cinéma, même s’il est un objet artistique, est vecteur de normes qui contribuent à fabriquer l’inconscient collectif du public. Or, si l’inconscient collectif se construit autour d’une absence comme celle des femmes de plus de 50 ans, la société fait perdurer des concepts sexistes et âgistes, d’où le fameux plafond de verre auquel se heurte toutes les femmes en entreprise. Notre combat n’est pas corporatiste : si nous, les femmes de plus de 50 ans, ne sommes pas représentées à l’image, nous n’existons pas.

Et personnellement, comment les choses ont avancé pour vous ?

Ce qui a bougé pour moi, comme pour toutes les « filles du tunnel » comme on aime s’appeler, c’est d’appartenir à un groupe solidaire, d’être portée par cette sororité pour  traverser cette période. Beaucoup d’entre nous se sont lancées dans des projets perso parce qu’elles en avait marre d’attendre. De mon côté, je collabore beaucoup avec La Subversive, la compagnie d’Aurore Evain qui cherche à remettre au plateau des autrices effacées du patrimoine théâtral, alors que certaines ont écrit des choses magnifiques sur la place des femmes aux alentours du 17e siècle.

Colloque « L’étrange et fabuleux destin du personnage féminin de 50 ans : le retour ! »
19 février 2026, de 10h à 13H
Forum des images, au Forum des Halles, 2 rue du Cinéma 75 001 PARIS
Réservation indispensable par mail à
aafa.tunneldes50@gmail.com


 



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Mathilde Doiezie

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