LE MEDIA FEMINISTE PIONNIER QUI DOCUMENTE CE QUE L’AGE FAIT AUX FEMMES
Crédit photo : © Diane Vo Ngoc

Après avoir elle-même connu des errances professionnelles, puis avoir accompagné des centaines de femmes dans leur parcours professionnel, l’autrice publie « Cap sur vous ! Stratégies féministes pour une carrière choisie ».

Sophie Gourion le confesse. Elle-même a navigué à vue pendant des années dans le monde du travail. Elle est passée par de nombreuses étapes, dont le burn-out, la reconversion rêvée mais précaire, un beau poste au ministère des Droits des femmes, puis l’auto-entrepreneuriat après s’être pris des murs lorsqu’elle postulait passée 45 ans.

Désormais cheffe du bureau du développement des compétences au département de la Seine-Saint-Denis où elle encadre une équipe de huit personnes, elle a pris le temps de réunir ses conseils et outils pratiques dans un ouvrage aussi ludique que didactique : « Cap sur vous ! Stratégies féministes pour une carrière choisie » (Alisio, novembre 2025). Forte de son expérience de consultante en gestion de carrières, elle emmène toutes celles qui doutent sur le chemin d’une meilleure connaissance de ses envies face au travail, tout en décrivant les freins qui entravent encore souvent les carrières des femmes. Afin de composer soi-même le slalom qui convient le mieux.

Vous écrivez que vous avez mis des années à trouver votre place. Qu’est-ce qui vous en empêchait ?

Ce qui m’en a empêchée, c’est le manque de temps de cerveau disponible. À aucun moment de mon parcours scolaire, quelqu’un n’a vraiment pris le temps de l’introspection avec moi pour savoir ce que j’aimais faire, mes qualités, mes forces, ce que j’avais envie de devenir. Comme j’étais nulle en maths, on m’a dit que je pouvais devenir soit prof, soit traductrice. Mais je ne voulais être ni l’une ni l’autre.

Je me suis mise à chercher du travail tout de suite après mon BTS de commerce international. Il fallait que je travaille, peu importe dans quoi, car j’étais sous contrainte financière. Tout mon parcours a ensuite été fait d’errance professionnelle : passer d’un poste à l’autre, sans fil rouge. Dès que ça n’allait pas, j’allais voir ailleurs, sans véritable remise en question, ni personnelle ni professionnelle. Et en 2011, j’ai fait un burn-out. Ça a été l’occasion de faire émerger quelque chose qui couvait en moi. Je suis devenue journaliste, un projet que j’avais en tête depuis longtemps et pour lequel mes parents m’avaient découragée. C’était très épanouissant personnellement, mais pas du tout financièrement. Cela m’a toutefois permis d’ouvrir un blog, qui m’a permis d’être repérée pour travailler au ministère des Droits des femmes.

Après cette expérience, je suis restée deux ans au chômage. Je voulais travailler dans la communication, mais à 45 ans, on m’a fait remarquer que j’étais déjà trop vieille pour ce secteur. Je ne l’avais pas anticipé. À la fin de mes droits, j’ai dû me réinventer à nouveau. Je suis devenue consultante en gestion de carrière. J’accompagnais des femmes dans le cadre de bilans de compétences. Pour une fois, l’âge était un avantage.

Les obstacles qu’elles rencontraient ressemblaient-ils aux vôtres ?

Très souvent, elles n’avaient jamais eu l’occasion de se poser sur leur parcours. Ensemble, nous retracions une ligne de vie professionnelle pour comprendre cela : les moments de sommet, agréables, et les moments de creux. Beaucoup réalisaient qu’elles n’avaient pas vraiment choisi suivant une voie tracée par leurs parents ou par des contraintes financières. Ou bien qu’elles s’étaient confrontées à des choix très stéréotypées. Comme devenir institutrice parce qu’on leur avait dit que c’était un métier très compatible avec une vie de femme. Beaucoup attendaient aussi qu’on vienne les chercher pour évoluer. Elles se disaient que travailler sérieusement suffirait, comme à l’école. Or le savoir-faire ne suffit pas : le faire-savoir est tout aussi essentiel.


Que vous recommandez-vous à une personne qui se sent perdue et pas trop à sa place professionnellement ?

D’abord, je recommande de prendre le temps de l’introspection. Littéralement, de prendre rendez-vous avec soi-même, deux heures par semaine par exemple, pour réfléchir à ses réalisations professionnelles et personnelles… Rien ne sert d’attendre l’entretien annuel ou le burn-out. Dans le livre, je propose plusieurs outils pour réaliser cela. Cela permet notamment de s’interroger sur ses valeurs, pour savoir si elles sont alignées avec celles de l’entreprise pour laquelle on travaille. Je recommande aussi d’avoir une « work buddy », une partenaire sur ce parcours de remise en question. Dans les moments de doute, c’est bien d’être à deux, comme quand on a besoin de soutien pour se mettre au sport.

Tout plaquer est parfois une solution radicale, expliquez-vous. Pourquoi ?

Beaucoup des femmes que je suivais arrivaient avec l’envie de tout plaquer, par exemple pour tenir une maison d’hôtes. Mais à la fin d’un bilan de compétences, seules 10 % des personnes suivent vraiment la voie de la reconversion. Je propose d’identifier ce qui est positif dans sa situation actuelle et ce qui est vraiment intolérable. On découvre alors des éléments positifs qu’on n’avait pas identifiés : le salaire, l’équilibre vie pro/vie perso, les collègues… Et souvent, au lieu de se reconvertir, de petits ajustements suffisent : développer une activité épanouissante à côté, discuter de ses besoins avec son manager, réduire son temps de travail si c’est possible, changer de secteur sans forcément changer de métier.

Une enquête métier permet aussi de déconstruire les fantasmes. J’ai accompagné une femme qui voulait devenir libraire. Elle a découvert que le conseil client représentait une petite partie du travail, alors que la partie manutention était énorme… pour un SMIC. Elle a finalement décidé de garder son emploi bancaire et de s’inscrire à un atelier d’écriture. Ce sont des ajustements réalistes.

Vous distinguez le bonheur au travail de l’épanouissement. Pourquoi ?

Pour moi, le travail ne doit pas être le seul lieu du bonheur. Je tiens à rappeler que le principe même, c’est d’échanger sa force de travail contre une rémunération. Le discours selon lequel le travail doit rendre heureux est extrêmement toxique. Multiplier les sources d’épanouissement en dehors est essentiel. Sinon, on peut vite se griller dans des métiers passion ; Et quand le travail va mal, tout s’écroule. Je l’ai vécu à un moment donné. Aujourd’hui j’ai trouvé un poste qui me permet de trouver du sens, tout en me laissant aussi le temps et l’énergie d’écrire, ce qui est essentiel pour moi.


























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Mathilde Doiezie

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