Il manquerait aujourd’hui entre 710 000 et 980 000 sages-femmes dans le monde. Une pénurie massive, concentrée dans les régions les plus pauvres, mais qui touche aussi les pays riches. Une étude internationale dresse le constat d’un angle mort majeur des politiques de santé mondiale.
La pénurie mondiale de sages-femmes n’est plus une alerte, c’est une crise structurelle. Selon une étude publiée en janvier 2026 dans la revue Women and Birth, il manquerait aujourd’hui entre 710 000 et 980 000 sages-femmes dans le monde, selon les scénarios retenus. Un déficit massif, qui menace directement l’accès aux soins essentiels pour les femmes, les nouveau-nés et les adolescentes, à quelques années seulement de l’échéance des Objectifs de développement durable (ODD).
Les sages-femmes sont pourtant identifiées depuis longtemps comme un pilier de la santé mondiale. L’Organisation mondiale de la santé estime que la généralisation des soins dispensés par des sages-femmes qualifiées pourrait prévenir jusqu’à deux tiers des décès maternels et néonatals, et sauver plus d’un million de vies chaque année. Mais encore faut-il qu’elles soient suffisamment nombreuses, formées, reconnues et autorisées à exercer pleinement leur métier. Or, mesurer leur nombre réel relève du casse-tête statistique. L’étude souligne des systèmes de données défaillants, des confusions persistantes entre sages-femmes et infirmières, et des écarts importants entre secteur public et privé. Résultat : « le calcul de la pénurie est extrêmement sensible à la qualité des données disponibles », préviennent les auteurs.
Deux scénarios, un même constat d’urgence
Les chercheurs ont travaillé à partir de deux scénarios. Le premier, fondé uniquement sur les données les plus récentes transmises à l’OMS par les États, aboutit à une pénurie mondiale de 710 000 sages-femmes, couvrant seulement 45 % des femmes en âge de procréer dans le monde. Le second, plus complet, intègre des données des rapports régionaux de l’UNFPA et couvre 82 % des femmes concernées. Il porte alors la pénurie à près d’un million de sages-femmes (980 000). Dans les deux cas, le diagnostic est sans appel : plus d’un pays sur deux est en situation de pénurie, et les inégalités régionales sont criantes.
C’est en Afrique que la situation est la plus critique. Le continent abrite 19 % des femmes en âge de procréer, mais concentre 46 % de la pénurie mondiale de sages-femmes. Dans huit pays africains sur dix, le nombre de professionnelles disponibles est insuffisant. Pour répondre aux besoins actuels, il faudrait multiplier par 2,5 les effectifs.La pression démographique ne fait qu’aggraver la situation : d’ici 2030, le nombre de femmes en âge de procréer devrait augmenter de 21 % en Afrique, alors même que la formation de nouvelles sages-femmes ne parvient qu’à suivre, sans combler le retard accumulé.
Des pénuries aussi dans les régions riches
Contrairement aux idées reçues, les pays à revenu élevé ne sont pas épargnés. En Europe, la pénurie est plus limitée (environ 10 000 sages-femmes) mais elle persiste. En revanche, sur le continent américain, le déficit est proportionnellement l’un des plus graves, jusqu’à 85 % des besoins ne seraient pas couverts dans certains scénarios. Les auteurs estiment qu’il faudrait près de sept fois plus de sages-femmes pour assurer une couverture complète des soins essentiels. L’étude insiste sur un point souvent oublié, le travail des sages-femmes ne se limite pas à l’accouchement. Une part majeure de leur activité concerne la contraception, la prévention, le suivi gynécologique, la santé sexuelle, la détection des violences, ou encore les soins postnataux. Or, les politiques de planification des effectifs continuent de raisonner quasi exclusivement en nombre de naissances. « Ignorer ces dimensions conduit à une sous-estimation massive des besoins réels », avertissent les chercheurs, qui ont intégré pas moins de 49 interventions essentielles dans leur modèle de calcul.
À horizon 2030, les projections offrent un espoir… très relatif. Dans le scénario le plus optimiste, la pénurie mondiale reculerait à 830 000 sages-femmes. Mais 80 % de ce déficit resterait concentré en Afrique et au Moyen-Orient, sous l’effet conjugué de la croissance démographique et d’un rattrapage trop lent des effectifs. Autrement dit, le rythme actuel de formation ne permettra pas de résorber la pénurie.
Au-delà des chiffres, une question politique
Les auteurs rappellent que le problème n’est pas seulement quantitatif. Former des sages-femmes ne suffit pas si elles ne peuvent pas exercer pleinement, si leurs compétences sont limitées par la loi, si leurs conditions de travail les poussent à quitter la profession ou à migrer. « Une main-d’œuvre adéquate se définit aussi par la qualité de la formation, l’autonomie professionnelle, l’accès à la formation continue et le soutien institutionnel », soulignent-ils.
Alors que la santé des femmes reste l’un des indicateurs les plus fiables du développement d’un pays, cette pénurie massive agit comme un angle mort des politiques publiques. L’étude appelle à un effort coordonné, massif et immédiat, investir dans la formation, la reconnaissance et la rétention des sages-femmes, partout dans le monde. Faute de quoi, préviennent les chercheurs, les objectifs de réduction de la mortalité maternelle et néonatale resteront hors d’atteinte. Et les conséquences se mesureront, une fois encore, en vies de femmes et d’enfants.





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