Dans son essai Dépossédées, Hélène Gherbi analyse les violences économiques faites aux femmes. La fondatrice de FEMCA, plateforme d’éducation financière décrypte les mécanismes souvent invisibles qui entretiennent leur dépendance financière, au sein du couple comme dans les institutions.
Comment la dépendance économique des femmes s’est construite historiquement ?
Il y a très peu de sources sur l’argent des femmes. J’ai voulu parler de la période médiévale, sur laquelle j’avais quelques éléments très spécifiques, pour nuancer le propos. On a souvent une vision très simplifiée du Moyen Âge. À cette période-là, il existait des formes d’autonomie financière. Le Code civil napoléonien est venu graver dans le marbre des pratiques déjà établies, alors que les droits économiques des femmes commençaient à reculer. Il a cristallisé ce recul dans un texte, notamment à travers ce fameux article qui impose « l’obéissance des femmes et leur assujettissement en échange de la protection de leur mari ».
Le mariage protège-t-il encore financièrement les femmes ?
C’est assez ambivalent. D’un côté, on peut considérer que le mariage est l’aboutissement de cette dépendance économique. Les chiffres indiquent que les femmes s’appauvrissent dans le couple. Mais pendant longtemps, le mariage a aussi joué un rôle de redistribution des richesses, justement parce qu’il existait des inégalités salariales. Il permettait de les atténuer, notamment au moment d’une séparation. Lorsqu’il y avait communauté des biens, ce qui avait été acquis par le couple était réparti entre les deux conjoints.
Aujourd’hui, avec la hausse du nombre de mariages sous le régime de la séparation de biens et des unions libres, ce rôle de redistribution ne joue plus de la même manière. Les femmes subissent toujours les inégalités salariales, elles n’ont toujours pas l’accès à l’investissemnt pouor faire fructifier leur patrimoine ou matrimoine et uil y a toujours une répartition inégale de la charge du care. Mais elles ne bénéficient plus nécessairement de la protection financière qu’offrait le mariage. C’est ce que souligne la chercheuse Marion Leturcq. Selon ses travaux, la première raison de la hausse des inégalités de patrimoine entre les femmes et les hommes est l’individualisation des patrimoines, notamment au sein du couple.
À quel moment la gestion de l’argent dans le couple peut-elle devenir une violence économique ?
La difficulté particulière des violences économiques conjugales, c’est que très peu de personnes savent qu’elles existent et peuvent les identifier comme telles. L’une des principales raisons, c’est qu’il y a encore, dans l’imaginaire collectif, dans les pratiques et dans les familles, cette idée d’une répartition genrée des rôles dans le couple, perçue comme normale.
Souvent, les hommes s’accaparent la gestion du patrimoine et de l’argent du couple. C’est considéré comme une simple répartition des tâches, au même titre que faire les courses ou s’occuper des devoirs des enfants. Sauf que celui qui s’en occupe finit parfois par oublier de partager l’information. Ce n’est plus seulement une division des tâches, cela devient une rétention d’information. On commence à glisser vers la violence économique lorsque les décisions ne sont plus prises à deux.
Et ce déséquilibre peut être renforcé par les pratiques des institutions financières ?
Quand une seule personne gère les finances, elle devient le seul « sachant », la personne de référence. Cette position peut être renforcée lors des rendez-vous bancaires, lorsque le conseiller s’adresse prioritairement à l’homme, considéré comme l’interlocuteur sur les questions financières. Je pense qu’on peut tout à fait se répartir les tâches dans le couple, mais la gestion de l’argent doit rester entre les mains des deux, en particulier le pouvoir de décision.
La frontière est très mince, parce qu’on peut avoir l’impression que l’autre gère pour nous et que c’est même sympathique de sa part ! Cela concerne aussi la répartition des dépenses. Partager les frais à 50/50, si les deux personnes sont d’accord, c’est un choix de fonctionnement. Mais si ce partage est imposé par l’un à l’autre, alors qu’il existe une grande différence de revenus, c’est déjà de la violence économique.
Vous montrez également que les institutions contribuent à perpétuer les inégalités économiques entre les femmes et les hommes. De quelle manière ?
C’était important pour moi de mettre en rapport les violences économiques conjugales et les violences économiques institutionnelles, parce qu’il s’agit d’un même sujet. La fiscalité en est un exemple. L’État part du présupposé d’une solidarité financière au sein du couple. C’est le principe même de la conjugalisation de l’impôt. On n’est plus deux individualités financières, mais un tout, un ensemble. À partir de là, si l’un paie une partie des impôts de l’autre, cela ne semble pas poser de problème.
D’ailleurs, même lorsqu’on se marie sous le régime de la séparation de biens, on constitue un foyer fiscal. Il existe donc une solidarité fiscale, et c’est un énorme sujet, qui reste largement dans l’angle mort. Il faut aussi prendre en compte les mécanismes qui favorisent les inégalités patrimoniales. C’est ce qu’explique la sociologue américaine Mariko Lin Chang dans son ouvrage Shortchanged. Sa conclusion, c’est que même si demain les femmes et les hommes gagnaient les mêmes rémunérations, les femmes resteraient moins riches que les hommes. Parce qu’il existe toute une série de dynamiques que les hommes peuvent mettre à profit pour avancer dans cet « ascenseur patrimonial ».
[NDLR : Développée par Mariko Lin Chang, cette notion désigne les avantages fiscaux, sociaux et professionnels qui favorisent l’accumulation de patrimoine, davantage accessibles aux hommes.]
Vous évoquez aussi le tabou des femmes qui gagnent davantage que leur conjoint. Pourquoi l’argent reste-t-il une question aussi sensible lorsqu’il s’agit des femmes ?
C’est un très gros sujet. Le fait qu’une femme gagne plus que son conjoint peut avoir des conséquences sur la manière dont elle est perçue, y compris par son entourage familial. Cela vient heurter quelque chose de très ancré, de très profond, qui pose la question de la légitimité de la rémunération des femmes. J’ai parfois l’impression qu’on n’a aucun problème avec le salaire des femmes tant qu’il reste inférieur à celui des hommes, particulièrement au sein du couple. Leur rémunération est légitime tant qu’elle ne dépasse pas trop celle de leur conjoint.
Cela renvoie aussi à une autre question qui me passionne, celle de la richesse des femmes. On parle beaucoup de leur pauvreté, de l’argent qu’elles perdent, mais très peu des femmes qui ont beaucoup d’argent. C’est un sujet sur lequel on a encore peu travaillé et qui reste aussi un énorme tabou. Je l’ai constaté personnellement. Rien que le fait de parler d’argent lorsqu’on est une femme n’est pas toujours bien reçu. Il y a quelque chose qui relève d’une transgression de la norme, de ce qui est attendu de nous.
Quelles sont les mesures les plus urgentes pour mieux protéger les femmes contre les violences économiques ?
l y a d’abord un vrai sujet d’information sur les régimes matrimoniaux. Je trouve fou qu’on puisse passer des heures à préparer son mariage, à choisir sa robe, alors que la question financière reste très souvent sous le tapis. Et lorsqu’elle est abordée, elle peut provoquer un véritable malaise.
Je pense qu’il faudrait informer les couples de manière beaucoup plus systématique. Par exemple, lorsqu’on retire un dossier de mariage à la mairie, on pourrait recevoir un livret expliquant les différents régimes matrimoniaux et leurs conséquences. Cela permettrait au moins de signaler que c’est une question à laquelle il faut réfléchir. Il faut aussi rappeler que l’union libre ne protège pas économiquement. On peut avoir l’impression de ne pas avoir fait de choix, mais cette absence de choix a des conséquences.
Il y a également un travail important à mener auprès des notaires et des banques. Beaucoup d’experts ont du mal à vulgariser leurs connaissances. Les conseillers bancaires devraient notamment être formés et sensibilisés aux violences économiques pour savoir les identifier.
Mais le meilleur levier de protection reste, selon moi, l’éducation financière. Très souvent, dans le couple, l’un prend en charge les questions d’argent parce que l’autre ne se sent pas suffisamment compétent ou à l’aise. Ce sont souvent les femmes qui se mettent en retrait. Les hommes n’en savent pas nécessairement davantage, mais ils ont davantage confiance dans leurs connaissances.
C’est souvent le point de départ de cette répartition déséquilibrée des rôles. Je pense que lorsqu’on a confiance dans ses connaissances financières, cela inverse complètement la dynamique.
Avec l’allongement de l’espérance de vie, l’augmentation du nombre de femmes seules et les transferts de patrimoine à venir, les femmes vont jouer un rôle économique de plus en plus important. Les institutions en ont-elles pris la mesure ?
C’est un sujet dont on parle beaucoup moins en France qu’aux États-Unis, celui du grand transfert de richesse. Dans les prochaines années, énormément d’argent va arriver entre les mains des femmes. Il y a notamment beaucoup de femmes veuves qui doivent prendre des décisions financières seules. L’évolution des modes de vie fait aussi qu’il y a de nombreuses mères solos. Les femmes deviennent des agents économiques extrêmement importants.
C’est pour cela que l’éducation financière des femmes, sur laquelle j’ai travaillé pendant cinq ans avec FEMCA, est essentielle. Elle leur permet de prendre confiance, mais aussi de mobiliser des capitaux et de choisir vers quels projets orienter leur argent, notamment pour financer la transition écologique ou sociétale. Encore faut-il que les institutions bancaires soient capables d’accompagner ces femmes sans les prendre de haut. Beaucoup vont désormais prendre leurs décisions elles-mêmes.
Dépossédées – Hélène Gherbi, Payot



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