À travers le parcours d’Adeline Attia, entrepreneure et fondatrice de Bonnie & Smile, raconté dans son livre Traverser, se dessinent les angles morts persistants du monde professionnel face au cancer et, plus largement, aux vulnérabilités féminines, entre charge mentale, continuité professionnelle, silence stratégique et absence de cadre protecteur.
Elle pensait se rendre à un simple examen de contrôle. Une mammographie, rien de plus. Ce jour-là, Adeline Attia ressort du cabinet médical avec un diagnostic de cancer du sein. « Je ne m’attendais absolument pas à ça », raconte-t-elle. Deux ans plus tôt, sa mère est morte d’un cancer du poumon. Le souvenir affleure aussitôt. « J’ai eu le sentiment de prendre sa place », souffle-t-elle. À ce moment, sa vie professionnelle est en pleine accélération. Bonnie & Smile, le centre d’affaires qu’elle a fondé en 2019, est en expansion après la parenthèse Covid. Les bureaux sont pleins, les projets s’enchaînent, les équipes tournent. Trop, peut-être. « C’était le rush permanent. Et moi, je continuais à exercer mon métier d’études tôt le matin ou tard le soir… tout en étant tôlière le jour » La charge mentale est massive, la logistique omniprésente, les conflits avec les bailleurs usants. Le cancer vient percuter un équilibre déjà fragile.
Le jour même de l’annonce, Adeline Attia retourne au bureau pour une réunion avec des partenaires financiers. « C’était un cauchemar », confie-t-elle. Elle continue par nécessité économique, par loyauté envers ses équipes et ses résidents, mais aussi parce que le travail reste un point d’ancrage. Autour d’elle, les réactions ne tardent pas et dessinent un paysage contrasté. Certaines collègues la prennent dans leurs bras, évitent ou minimisent. « Deux salles, deux ambiances », résume-t-elle. Dans ce moment de bascule, une jeune stagiaire ukrainienne de 22 ans devient un pilier inattendu qui gère l’accueil et l’événementiel à bout de bras pendant plus de trois mois.. « Elle m’a sauvée. Elle n’a pas compté le temps qu’elle me consacrait. au pire moment, celui où l’on ne sait plus quoi et à qui déléguer. » Les alliés ne sont pas toujours là où on les attend.
Très rapidement, l’entrepreneure apprend aussi à maîtriser ce qu’elle dit et à qui. « Il y avait des cercles successifs. J’ai averti d’abord mon cercle rapproché, , intimes et collaborateurs, puis j’ai élargi. » Dire ou ne pas dire au travail devient une stratégie de survie. « A mes clients en plein milieu d’une mission, je ne pouvais pas dire que j’étais malade. » Trop risqué. Trop délicat. Il lui faudra près de neuf mois pour franchir un cercle supplémentaire et rendre la maladie visible dans l’espace professionnel. À l’automne, elle choisit finalement de le dire dans un post sur LinkedIn, au terme d’un temps de maturation assumé.
Le corps comme territoire inconnu
La chimiothérapie l’épuise. . « Allais-je un jour récupérer mes forces ? Et si je n’étais plus capable de travailler comme avant ?» Pour tenir, elle accepte tout ce qu’on lui propose : yoga, sophrologie, neurofeedback, groupes de parole. À l’Institut Raphaël, centre de médecine intégrative, elle découvre un espace rare, gratuit, où la personne (et non maladie) est au centre « La consigne dans les groupes de parole, c’était de ne pas parler du cancer. On parlait de nos vies. » Ces groupes sont un choc social autant qu’un soutien psychique. « J’ai entendu des drames familiaux incroyables. Et je me suis dit “j’ai quand même beaucoup de chance”. » La maladie remet tout en perspective, le corps, la fatigue, le vieillissement soudain. « J’ai eu l’impression de prendre quinze ou vingt ans d’un coup. À la pharmacie, je voyais les personnes âgées autrement. Je marchais à leur rythme. »
Le silence maîtrisé dans le cadre professionnel trouve un autre écho dans le parcours de soins. À l’hôpital, une violence plus silencieuse encore s’impose dans la relation médicale. « Tu es très infantilisée. Tu suis le protocole », résume Adeline Attia. La fille de médecins cherche pourtant des réponses concrètes sur les effets secondaires, sur la manière de soulager le quotidien. Elle se heurte à un oncologue froid, expéditif, avant de croiser, presque par hasard, un gériatre attentif qui accepte simplement de l’écouter. « Il passait une demi-heure par patient. J’ai pleuré de reconnaissance dans son cabinet.»
À mesure que l’opération approche, l’équilibre professionnel malmené se défait et Bonnie & Smile entre en dépôt de bilan. La convocation au tribunal est fixée au lendemain de l’intervention chirurgicale.« Je ne pouvais ni repousser l’opération, ni le tribunal. » La maladie, l’entreprise et le déménagement se télescopent dans un même temps et imposent une réorganisation profonde. Mais paradoxalement, la liquidation des deux « tumeurs » est un soulagement. « Le bateau était devenu trop gros pour moi. » admet-elle, « Il fallait que ça casse. » Mais rien n’est jeté. Fidèle à son ADN d’entrepreneure agile, Adeline Attia déjà la suite : garder ce qui reste vivant, la marque, la communauté, et sa vision
Transformer la vulnérabilité en projet
De cette épreuve prolongée naît l’écriture. D’abord intime, quotidienne, comme un journal de bord. Puis un projet s’impose, Traverser. Un livre sans pathos ni héroïsation. « Je ne voulais pas d’un récit anecdotique ou victimaire. La confession, oui. Le misérabilisme, non. » Adeline Attia y raconte la mémoire qui flanche, l’oubli comme mécanisme de survie. Ce travail d’écriture accompagne et éclaire la recomposition professionnelle. Bonnie & Smile change de forme et devient une association. Conférences, ateliers, groupes de parole autour des vulnérabilités — cancer, santé mentale, aidance, parentalité, âge — prennent progressivement le relais. « La maladie m’a ramenée à ça », résume-t-elle. Non comme une rupture, mais comme un prolongement, une continuité.
Aujourd’hui, Adeline Attia articule ces dimensions dans un même mouvement. Son métier d’études et de prospective, son engagement sur les vulnérabilités et les actions menées sur le terrain avancent désormais ensemble. « Je ne peux plus séparer ces deux parties de ma vie professionnelle. » Elle travaille avec des grands groupes, des PME, des organisations publiques. Et elle insiste, « Sur les vulnérabilités, on a besoin des hommes comme alliés. Il faut qu’ils portent aussi ces paroles-là. » La maladie n’a pas ouvert une parenthèse mais a accéléré un mouvement déjà engagé. Aurait-elle changé de trajectoire sans le cancer ? « Oui. Mais pas aussi radicalement. » Le besoin de sens existait déjà, l’épreuve l’ a rendu impossible à ignorer. Elle le dit sans détour : « Je ne reviendrai plus en arrière. »


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