LE MEDIA FEMINISTE PIONNIER QUI DOCUMENTE CE QUE L’AGE FAIT AUX FEMMES
Crédit photo : Illustration – J’ai piscine avec Simone

Aux États-Unis, un nouveau profil est entré dans le viseur des médias conservateurs et des sphères trumpistes : les wine moms. Une figure jusque-là cantonnée à la culture populaire, désormais présentée comme une menace politique et sécuritaire dans le contexte des mobilisations contre l’agence fédérale de l’immigration, l’ICE.

Le terme wine mom désigne à l’origine une mère blanche, souvent issue des classes moyennes ou supérieures, vivant en zone urbaine ou périurbaine, caricaturée comme buvant un verre de vin pour décompresser après la journée. Une étiquette culturelle, parfois ironique, toujours sexiste, mais largement banalisée dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Depuis plusieurs semaines, cette figure a changé de statut. Sur Fox News et dans des tribunes relayées par des commentateurs conservateurs, des femmes participant à des manifestations contre l’ICE sont décrites comme des « groupes organisés de wine moms », accusées d’entraver l’action des agents fédéraux. Le vocabulaire employé ne relève plus de la moquerie mais d’un registre sécuritaire et criminalisant.

D’une figure culturelle à une cible politique

Dans les séries, les médias et la pop culture américaine, ces femmes ont longtemps été représentées comme des mères privilégiées, désœuvrées ou névrosées, enfermées dans leur pavillon de banlieue et leurs frustrations domestiques. La série Desperate Housewives (ABC, 2004-2012) a largement contribué à fixer cet imaginaire, des femmes blanches, mariées, vivant en zone résidentielle, dont la vie est rythmée par l’ennui, l’alcool et les faux-semblants. Une représentation qui a durablement façonné la perception médiatique de ces femmes comme à la fois pathétiques et inoffensives.

Dans la continuité, de nombreux sketches, chroniques et contenus viraux ont entretenu l’image de la wine mom comme figure légère, immature, une femme qui boit « pour tenir », mais dont les préoccupations seraient fondamentalement apolitiques. C’est précisément ce passé de dépolitisation par le rire qui rend le retournement actuel d’autant plus frappant, tournées en dérision comme des mères oisives, elles sont désormais décrites comme des actrices dangereuses du désordre social.

AWFUL : une rhétorique trumpiste bien rodée

Cette disqualification s’inscrit dans un cadre idéologique précis. Elle mobilise un acronyme régulièrement utilisé dans les milieux conservateurs : AWFUL, pour Affluent White Female Urban Liberal. Un jeu de mots assumé avec awful (« horrible »), destiné à désigner des femmes blanches, urbaines, diplômées et aisées, dont l’engagement politique est perçu comme illégitime, excessif ou menaçant. Des chercheurs et journalistes ont souligné l’absence de preuves étayant l’idée selon laquelle ces femmes formeraient des groupes coordonnés violents ou structurés. Dans une analyse publiée par The Conversation, cette narration est qualifiée de mythe misogyniste infondé, reposant davantage sur des fantasmes politiques que sur des faits observables.

L’article rappelle que les mobilisations contre l’ICE sont hétérogènes, portées par des collectifs citoyens divers, et que la focalisation sur les wine moms relève avant tout d’une stratégie de bouc émissaire, destinée à délégitimer les protestations et à déplacer le débat.

Un changement de regard sur les “wine moms”

Ce glissement est révélateur d’un mécanisme plus large, la transformation de figures sociales ordinaires en ennemies politiques. Ce qui était perçu comme un mode de vie banal devient, par le discours, un danger pour l’ordre public. Le quotidien est requalifié en subversion. Dans le cas des wine moms, cette opération discursive permet de cibler un groupe précis — identifiable, stéréotypé, médiatiquement exploitable — sans avoir à répondre au fond des critiques adressées aux politiques migratoires américaines. Plus qu’un phénomène marginal, l’attaque contre les wine moms illustre une guerre de récits où le langage joue un rôle central. il ne s’agit plus de discuter des pratiques de l’ICE, mais de neutraliser symboliquement celles qui les contestent. Un déplacement qui, une fois encore, montre comment les mots précèdent souvent les rapports de force.

Sophie Dancourt

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